GAULE


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Limitée par le Rhin, la Méditerranée, les Alpes, les Pyrénées et l’Atlantique, la Gaule est devenue le territoire celtique le plus étendu et le plus cohérent de l’Antiquité. À vrai dire, les Celtes n’y étaient autochtones que dans le tiers nord-est du territoire (Alsace, Lorraine, Franche-Comté, Bourgogne, est du Bassin parisien), le reste du pays étant occupé, dans sa majeure partie, par des populations anonymes installées depuis l’époque néolithique: Basques et Ibères dans le Sud-Ouest; Ligures dans le Sud-Est. Même après l’achèvement de la conquête de la Gaule, les Celtes n’y ont jamais constitué la majorité de la population; ils semblent avoir été groupés en colonies guerrières, tendant, au cours du second âge du fer, à se fondre progressivement dans le reste de la population, en lui imposant leur langue et leur civilisation.

Les Gaulois et plus généralement les Celtes n’ont jamais été fermés sur eux-mêmes: dès le VIIe siècle avant J.-C., ils entretenaient des rapports commerciaux avec les peuples les plus civilisés du bassin méditerranéen. De tous les barbares, ils étaient sans doute les moins barbares. L’entrée de la Gaule dans le monde méditerranéen et hellénique a précédé de loin la conquête romaine et a préparé la voie à celle-ci. Il est en particulier abondamment établi que l’expansion commerciale et l’influence technique et culturelle de la colonie phocéenne de Marseille débordaient largement le cadre de ce qui allait devenir la province romaine de Narbonnaise. C’est du reste à l’appel des Marseillais, victimes de la piraterie ligure et des incursions de leurs voisins, que les Romains intervinrent en Gaule méridionale. Cette région servit ensuite de base de départ à Jules César pour conquérir l’ensemble du territoire; il ne faisait en cela que lutter de vitesse avec les Germains: si la Gaule n’était devenue romaine, elle fût à coup sûr devenue germanique.

La langue latine supplanta peu à peu les parlers celtiques; sur tout le territoire s’élevèrent des villes, avec leurs réseaux d’aqueducs et de voies. Cependant, les Gaulois, en devenant gallo-romains, ne renièrent pas leurs traditions propres. Cette fidélité se manifeste aussi bien dans le domaine religieux que dans le domaine artistique.

La religion gauloise est surtout connue par les monuments, sculptures ou inscriptions d’époque romaine. Mais les fouilles mettent au jour un nombre de plus en plus grand de monuments et de documents plus anciens et permettent donc une reconstitution plus précise. Ces découvertes suggèrent que, dès l’époque hallstattienne, s’élaborent, dans le domaine celtique et sur les confins celto-illyriens, un panthéon, une mythologie et un rituel. C’est là qu’il faut chercher l’origine de la religion gauloise, qui, fortement influencée dès le début par les idées et les thèmes méditerranéens, se développera au cours du second âge du fer, dans le domaine celtique, particulièrement en Gaule, et se perpétuera bien au-delà de la conquête romaine.

On a cru longtemps, à la suite de Salomon Reinach, que l’art gaulois s’était cantonné exclusivement dans la décoration et dans la représentation des symboles géométriques, qu’il aurait été, en somme, dominé par une sorte de tabou de la figure humaine. Des découvertes plus récentes, permettant de dater beaucoup d’œuvres déjà connues mais mal comprises et mal situées, ont fait justice de cette théorie. On connaît actuellement une série importante de sculptures gauloises qui s’échelonnent de la fin du VIe siècle au début de la période romaine. La plupart sont des figurations humaines. Une autre théorie, due à F. Benoit, consiste à isoler, parmi les sculptures gauloises, celles qui ont été trouvées dans le midi de la Gaule, à les considérer comme émanant d’une sorte de collectivité religieuse et artistique commune aux peuples riverains de la Méditerranée. Cette thèse, qui aboutit à nier toute originalité à l’art gaulois, ignore la parenté directe qui unit ces œuvres, découvertes dans la zone de rayonnement artistique de Marseille et de ses colonies, à celles, à vrai dire moins nombreuses, qui ont été élaborées sur le reste du territoire gaulois, et notamment dans la vallée du Rhin.

Devenue romaine, la Gaule ne perdit point sa personnalité. L’histoire de l’art antique a mis en évidence l’importance des arts provinciaux qui se sont développés dans le cadre de l’Empire romain. Ces arts offrent un double intérêt: ils renseignent sur la continuité des traditions religieuses et artistiques indigènes; ils éclairent sur les diverses influences qu’exercèrent tant les événements militaires et politiques que les courants économiques. La Gaule romaine est particulièrement favorisée en exemples de ce genre, car elle bénéficiait d’une tradition religieuse et artistique ancienne et bien vivante, et se trouvait soumise à des courants variés d’influences artistiques et culturelles, tant en raison de sa situation géographique que du caractère composite de sa population urbaine. En fait, la présence gauloise dans l’art gallo-romain sera, suivant les époques, tantôt forte, tantôt faible et estompée, tantôt subjuguée et en quelque sorte domestiquée, tantôt à nouveau triomphante, en raison de l’allègement de l’autorité romaine.

1. Histoire et civilisation

Des origines aux invasions belges

La conquête de la Gaule par les Celtes s’est opérée en deux grandes phases. La première phase commence à l’âge du bronze moyen, pour s’achever à l’âge du bronze final, et comporte quatre périodes:

Partant de l’Allemagne du Sud et de la Rhénanie, les Celtes pénètrent d’abord lentement vers l’ouest, avec des pointes en direction du Bassin parisien, voire de la Charente, entre 1500 et 1300 avant J.-C.

Une première vague d’invasions proprement dite, relativement clairsemée, succède à cette lente pénétration, au début de la période des «champs d’urnes», au cours de laquelle la sépulture à inhumation sous tumulus cède la place à l’incinération en urne, déposée en pleine terre (1200 av. J.-C.).

À partir de 1000 avant J.-C., les Celtes colonisent systématiquement tout l’est du territoire, s’avançant même vers le Massif central et la vallée du Rhône.

Entre 900 et 700 avant J.-C., il se produit un reflux et un regroupement de populations.

La seconde phase se situe à l’âge du fer. Durant le premier âge du fer, ou période hallstattienne, la population paraît être restée stable. Tout au plus peut-on supposer la mainmise de l’aristocratie celtique sur certains territoires non encore occupés par les Celtes. C’est à partir de la fin du VIe siècle avant J.-C. que les tribus celtiques reprennent leur progression; au cours du Ve siècle, les Gaulois, en route vers l’Italie du Nord, colonisent la vallée du Rhône et certaines vallées alpestres; lors de la seconde vague d’invasions, ils poursuivent leur progression dans le Massif central et le Languedoc; au IIIe siècle, ils achèvent la conquête de la Provence et du Languedoc, tandis qu’au nord de la Seine les tribus belges transrhénanes s’installent, et repoussent en partie, vers l’est, le sud et l’ouest, les populations déjà fixées.

L’âge du bronze

Les Celtes, ou Proto-Celtes de l’âge du bronze moyen, paraissent avoir été des pasteurs qui pratiquaient la transhumance des troupeaux. Mais, à partir du bronze final, ils deviennent agriculteurs et sédentaires. Cette sédentarisation semble s’être réalisée entre 1200 et 900 avant J.-C., à la suite des invasions des «champs d’urnes». Elle a été déterminée par une profonde transformation des techniques agraires: abandon du système de défrichement sur brûlis; utilisation de la fumure naturelle des terres, obtenue d’abord en faisant paître les animaux sur les champs moissonnés; généralisation de l’araire en bois tiré par des bœufs, de la faucille métallique, du chariot à roues. C’est également à cette époque qu’apparaissent les premières agglomérations permanentes, souvent fortifiées, de type urbain.

Le premier âge du fer

La transition entre l’âge du bronze final et le premier âge du fer est marquée par le développement des relations commerciales lointaines et par la formation d’une civilisation très brillante dans la région des lacs alpestres, aussi bien en Suisse qu’en France (palafittes). Le reste de la Gaule demeure fidèle à une civilisation agraire et à des structures sociales égalitaires, dans la tradition des «champs d’urnes». Au début de l’âge du fer, vers 725 avant J.-C., avec la généralisation de la métallurgie, l’apparition des épées de fer et l’extension de nouvelles méthodes de combat à cheval, se constitue une aristocratie guerrière de cavaliers. Celle-ci parvient peu à peu à dominer la vie économique et politique; les principautés du VIe siècle dirigeront et canaliseront les échanges commerciaux avec les régions méditerranéennes. C’est alors que se développe la civilisation des oppida et des tombes princières, qui a connu son apogée à la fin du VIe et au début du Ve siècle.

La colonie phocéenne de Massalia (Marseille) fut fondée vers 600 avant J.-C. Déjà auparavant (fin VIIe s.), des comptoirs rhodiens avaient été établis sur la côte de la Méditerranée, en liaison avec un mouvement de commerce et de colonisation vers l’Espagne. On a trouvé dans l’oppidum de Saint-Blaise des importations étrusques et rhodiennes datant de la seconde moitié du VIIe siècle. À la même époque appartiennent les objets soit étrusques (pyxide de Kastenwald près de Colmar), soit ioniens orientalisants (sphinx en ivoire de Klein Asperg), soit rhodiens (œnochoés de Vilsingen et de Kappel am Rhein) découverts en Alsace et en Allemagne du Sud.

C’est surtout après 550 que l’influence grecque, par l’intermédiaire de Marseille, s’exerce pleinement, tant dans le domaine commercial que sur le plan technique et culturel. L’existence de ces relations est amplement prouvée par les découvertes archéologiques. Les trouvailles de céramiques et d’objets grecs se sont multipliées au nord des Alpes. L’enceinte de la Heuneburg, exhumée sur le haut Danube, imite les remparts helléniques de Sicile ou d’Asie Mineure: pierres appareillées pour les fondations, briques crues pour les courtines en élévation. Les fouilles du Pègue mettent au jour une céramique rappelant les poteries ioniennes d’Asie Mineure, et de nombreuses imitations plus ou moins abâtardies, mêlant les techniques et les décors grecs et indigènes.

Le second âge du fer

Le second âge du fer, ou période de La Tène [cf. CELTES], est marqué en Gaule par d’importants bouleversements: les peuples celtiques continentaux se mettent de nouveau en marche afin de conquérir le reste du territoire gaulois et d’essaimer en Italie du Nord, en Europe centrale, dans les Balkans et jusqu’en Asie Mineure. La civilisation celtique se transforme profondément, prend un caractère national, s’étend progressivement à toute la Gaule et à une grande partie de l’Europe. Les relations avec la Méditerranée changent alors de caractère, les itinéraires se modifient. Au lieu de partir de Marseille et d’y aboutir, en passant par la vallée du Rhône et de la Saône, les marchandises sont acheminées depuis l’Adriatique et le port de Spina, par la région du Tessin et les cols des Alpes.

Cette période d’expansion celtique correspond à une mutation économique et sociale. À la classe aristocratique et féodale, peu nombreuse, de la fin du premier âge du fer se substitue une paysannerie guerrière, où les chefs de clans semblent avoir été entourés d’«ambactes», ou clients, suivant le système décrit par César. Une des raisons de cette évolution paraît avoir été le développement de l’agriculture grâce à des techniques nouvelles: l’araire lourd à soc de fer, remplaçant l’araire léger en bois, permet de labourer plus profondément, en longs sillons parallèles, ce qui rend possible l’exploitation systématique et la colonisation des terres lourdes et argileuses des vallées et des plateaux. L’expansion démographique qui en résulta aurait été la cause déterminante des invasions gauloises.

La destruction, par les Gaulois qui se dirigeaient vers l’Italie, du réseau d’entrepôts créés à la fin du VIe siècle amena une assez longue interruption du commerce de Marseille et du rayonnement hellénique, au cours du Ve et du IVe siècle. À la fin du Ve siècle et au début du IVe, la colonie phocéenne avait renoué des relations normales avec le Languedoc et la vallée du Rhône, mais c’est seulement à la fin du IVe que l’on assiste à une reprise générale du commerce marseillais. Marseille subit alors une profonde transformation économique et sociale: morcellement de la propriété; constitution, à côté du groupe de grands armateurs ( 益見羽凞兀福礼晴), d’une classe de petits commerçants et de marchands ( 﨎猪神礼福礼晴, 見神兀凞礼晴). Voyageurs de commerce et trafiquants grecs se mettent désormais à sillonner la Gaule en tous sens, à explorer les marchés, à organiser des caravanes. Les marchandises importées consistent essentiellement en denrées alimentaires (blé) et en matières premières (étain, cuivre, ambre); les produits exportés en vins de Campanie, en poteries, en vases de bronze, en verroteries.

C’est à cette époque qu’eut lieu le voyage de Pythéas, qui explora les côtes septentrionales de l’Europe et reconnut les régions productrices d’étain et d’ambre. Revenu dans son pays, il fit des récits fantastiques auxquels ses contemporains ne crurent guère. Il semble bien pourtant que le trafic de l’étain fut alors, à travers la Gaule, tel que le décrit Diodore de Sicile (Ier s. av. J.-C.): les marchands grecs allaient chercher l’étain dans l’île de Wight, puis le transportaient par bateau vers les cités gauloises de la Manche. De là, il était acheminé en trente jours, à dos de mules ou de chevaux, vers Marseille.

Au cours de la même période, les Marseillais ont complété leur réseau de colonies. Les plus anciennes étaient Nice (Nikaia), et, en Catalogne, Ampurias (Emporium) et Hemeroscopeion (la Guette du jour, sans doute au cap Denia). À partir de la fin du VIe siècle il s’en ajoute de nouvelles: Antibes (Antipolis), La Napoule (Athénopolis), Hyères (Olbia), les îles d’Hyères (Stoechades), Cavalaire (Heraclea), Agde (Agathe), Arles (Theline), La Ciotat (Citharista), Saint-Blaise (Mastramala), Rosas en Catalogne (Rhoda). Beaucoup d’entre elles étaient des comptoirs grecs anciennement installés. Sous l’influence de Marseille et de ses colonies, les indigènes de Gaule, notamment les Ligures et les Ibères, ainsi que les Gaulois eux-mêmes, construisirent des villes fortifiées, dont certaines, comme Glanum, près de Saint-Rémy-de-Provence, étaient fortement hellénisées. D’autres, comme Ensérune, restaient entachées de provincialisme; d’autres enfin, telles Entremont, Malpas, Le Pègue, demeuraient nettement indigènes.

Les auteurs anciens, notamment Justin (IIe s.), ont eu pleinement conscience de l’influence civilisatrice exercée sur la Gaule. «Grâce à eux (les Marseillais), les Gaulois, après avoir déposé et adouci leur barbarie, assimilèrent des usages plus civilisés, apprirent l’agriculture, apprirent à entourer leurs villes de remparts, apprirent à vivre légalement et pas uniquement par la force des armes; ils apprirent à planter la vigne et prirent l’habitude de greffer les oliviers, et une telle splendeur fut imposée aux hommes et aux choses que l’on croyait non point voir la Grèce émigrée en Gaule, mais la Gaule transportée en Grèce.» (Histoires philippiques .)

Sans doute ce texte est-il surtout valable pour la partie méridionale de la Gaule où les Gaulois et les Celto-Ligures étaient en contact direct avec les Grecs. Mais la céramique campanienne et ses imitations rhodaniennes sont largement répandues dans toute la Gaule, jusqu’en Normandie (vallée de la Seine) et jusqu’en Lorraine et en Alsace. Les monnaies grecques sont également fréquentes dans la vallée du Rhône et dans les régions alpines, mais on en a découvert aussi en Lorraine. Les Celtes écrivirent leur langue en caractères grecs avant de la transcrire, après la conquête, en caractères latins. On a retrouvé des inscriptions et des graffiti celtiques en caractères grecs jusqu’au nord du Massif central et en Bourgogne. Les monnaies gauloises sont pour la plupart imitées de prototypes grecs: statères de Philippe de Macédoine, pour les plus anciennes; monnaies grecques de Sicile, de Marseille et de ses colonies, pour les plus récentes. On sait par les recherches des linguistes que certains termes, comme le mot «enter», qui signifie greffer en vieux français, ont été transmis directement du grec au celtique, puis aux dialectes romanisés de Gaule et au français. Au-delà de la Gallia graeca , il existe sur l’étendue du territoire toutes sortes de variations provinciales sur des modèles grecs, qui vont de l’imitation pure et simple à l’adaptation plus ou moins libre.

Les invasions belges

Les tribus belges sont les dernières des tribus celtiques arrivées en Gaule. Elles étaient auparavant fixées au-delà du Rhin, notamment en Allemagne du Sud et de l’Ouest. Les invasions belges, dont certains prolongements ont atteint l’Italie du Nord, les Balkans et même l’Asie Mineure, semblent s’être produites en deux vagues principales, au cours du IIIe siècle avant J.-C. La première, vers 300, a porté les Belges dans la vallée du Rhône, jusqu’au voisinage de Marseille. La seconde, vers 250, aboutit à la conquête du sud du Massif central et du Languedoc. Les Volques (Tectosages de Toulouse, Arécomiques de Nîmes), d’après les auteurs anciens, seraient originaires des régions danubiennes de l’Allemagne du Sud. Or, un texte d’Ausone (310 env.-395) présente les Tectosages comme étant des Belges. D’autre part, les fouilles d’Ensérune ont prouvé que les Celtes étaient parvenus dans cet oppidum vers 230 avant J.-C.

À la fin de la période de La Tène I et au début de celle de La Tène II, des nouveautés apparaissent dans la civilisation gauloise; l’art et les techniques font preuve d’une plus grande autonomie. Les arts du fer se développent de façon particulièrement brillante. Le décor des épées et celui de leur fourreau témoignent à la fois d’une grande habileté artisanale et d’un sens inné de l’invention artistique.

Au cours du IIIe siècle est créé le «style plastique» (cf. chap. III: L’art gaulois ) qui s’est répandu dans toute l’Europe, jusqu’en Thrace. Il se peut que son extension corresponde à celle des invasions belges. Une sculpture gauloise autonome se développe également; les monuments les plus importants en sont les sculptures de Roquepertuse (musée Borély, Marseille). Enfin, dans la vallée du Rhône s’opère une assimilation mutuelle, une fusion entre Celtes et Ligures, qui édifient alors une civilisation commune, dans laquelle les éléments celtiques l’emportent nettement.

À la suite de cette évolution apparaît un contraste marqué entre les oppida celto-ligures de la vallée du Rhône ou gaulois de la région de Nîmes, et les villes hellénisées, du genre de Glanum. En face de cités organisées suivant le modèle grec, raffinées dans leur urbanisme et leur confort (Glanum), les oppida celto-ligures (Entremont) présentent beaucoup de rudesse, des irrégularités dans l’appareil de construction, des dimensions exiguës dans les habitations, qui comportent des structures défensives. Dans l’art, la religion, le rituel, il est possible de noter de nombreuses particularités indigènes qui sont en partie rapportées par les auteurs grecs ou latins, tels ces crânes encloués décorant des sanctuaires et parfois même des habitations. Cet usage a été interprété de deux manières: s’agit-il de crânes d’ennemis ou de crânes d’ancêtres? Dans les fouilles mêmes de Saint-Rémy, A. Rolland a observé à la fois des stèles gallo-grecques, gravées de noms celtiques en caractères helléniques, et des vestiges de monuments comportant des alvéoles pour les crânes.

Il semble qu’à la fin du IIIe et au début du IIe siècle les Gaulois aient empiété sur le domaine hellénisé. Ces nouveaux arrivés, en partie renouvelés par l’afflux des Belges, sont beaucoup plus barbares que ceux qui les avaient précédés et qui avaient vécu en symbiose avec les Grecs au cours des Ve et IVe siècles avant J.-C.

Première pénétration de Rome

Mainmise des négociants italiens sur le commerce marseillais

À partir du début du IIe siècle, les Romains vainqueurs de Carthage étendent leur hégémonie sur le bassin occidental de la Méditerranée. Ils viennent à bout de la résistance – qui s’était ranimée au moment des guerres puniques et des expéditions d’Hannibal – des Celtes installés en Italie du Nord. Ils reçoivent successivement la soumission des diverses tribus gauloises cisalpines entre 197 et 189 et, après avoir créé en 181 la colonie d’Aquilée, érigent en province la Gaule cisalpine. De proche en proche, ils vont viser la Gaule, et d’abord sa partie méridionale, dont l’importance stratégique pour assurer leurs communications avec l’Espagne est apparue clairement au cours des guerres puniques. Leur emprise commence par une mainmise des marchands italiens sur le commerce marseillais; les fouilles sous-marines effectuées depuis 1950 environ sur les côtes de Provence ont en effet mis en évidence le rôle important joué par les trafiquants originaires de la péninsule dans les transports des vins vers Marseille et vers la Gaule. Durant le IIe siècle, les amphores de type italique, plus robustes et plus pratiques, que les archéologues retrouvent en abondance dans les oppida gaulois, ont totalement remplacé les types plus anciens, rhodiens ou italo-grecs. Les poinçons imprimés sur les amphores, les marques des bouchons de plâtre qui obstruaient ces dernières permettent de reconstituer, avec l’aide des inscriptions déjà connues par ailleurs, la carrière de négociants italiens comme M. Sestius et D. Aufidius.

Au cours de cette époque (IIIe et IIe s. av. J.-C.), les Marseillais sont obligés de se défendre contre la poussée de plus en plus forte des tribus celto-ligures. Ils paraissent avoir fortifié puissamment Marseille, dont les murs grecs ont fait l’objet d’opérations de dégagement et d’études. Ils font construire des enceintes autour de leurs colonies, comme à Saint-Blaise, et ils s’efforcent de constituer un territoire d’un seul tenant.

Mais bientôt les Marseillais sont obligés d’appeler à leur aide les Romains: en 181, pour lutter contre la piraterie ligure qui sévissait dans la région de Nice; en 154, pour repousser les tribus de la côte, qui sont battues par les Romains dans la région d’Antibes. Ces appels réitérés de Marseille à la puissance militaire de Rome aboutiront à la conquête de la Provence après 125.

L’empire arverne

La plus grande partie du IIe siècle a été pour la Gaule une période de tranquillité relative. La civilisation de La Tène devient plus homogène et gagne tout le territoire, y compris la partie méridionale. À cette unification de la civilisation matérielle correspond une certaine unité sur le plan politique. L’empire arverne étend son hégémonie jusqu’à Narbonne aux limites du domaine de Marseille. Le chef arverne Luern, contemporain de Paul Émile, a régné autour de 160; Bituit, son successeur, vers 130. Ce dernier a laissé aux Grecs qui l’ont approché et aux Romains, ses adversaires, une grande impression de puissance et de richesse: armées innombrables, comptant jusqu’à 200 000 soldats, précédés de leurs sangliers-enseignes; chars d’argent pour transporter les chefs; or et pourpre décorant les armes et les vêtements; meutes de chiens de guerre.

Ces princes arvernes donnaient des fêtes grandioses: sur des espaces de près de cinq cents hectares étaient amoncelées des amphores de vin, des cuves remplies de victuailles. Les festins duraient plusieurs jours; ils sont décrits dans un texte d’Athénée résumant un passage de Posidonios, philosophe grec qui fit de longs séjours en Gaule à cette époque. Il s’agit là d’un usage archaïque selon lequel les rois cherchaient à s’attacher leurs vassaux au moyen de pareils repas. La poésie était en honneur. Athénée dans le Banquet des sophistes parle d’un poète qui avait reçu du roi Bituit une bourse pleine d’or et avait alors improvisé un poème célébrant le souverain et sa générosité. L’historien français Camille Jullian résume ainsi l’impression produite sur les Grecs par le royaume arverne: «Le charme des vers, l’ivresse des repas, le foisonnement de l’or, les tumultes des grandes assemblées et par-dessus tout l’apothéose d’un héros vivant, voilà ce qu’étalait aux yeux des étrangers la royauté de Luern et de Bituit, et pour tout cela, cette monarchie arverne fut l’expression la plus complète de la vie et de l’humeur gauloises.»

La constitution de l’empire arverne et la pression que ce phénomène exerça sur Marseille et le midi de la Gaule expliquent en partie la conquête de la Provence par Rome. Cette conquête est due en deuxième lieu à la nécessité d’assurer, de façon constante et avec le maximum de sécurité, les transports et les échanges par voie de terre entre l’Espagne et l’Italie du Nord. La troisième raison en fut la politique de colonisation alors suivie par la République romaine, pour procurer aux plébéiens des terres nouvelles, suivant les conceptions agraires des Gracques.

Conquête et pacification de la Narbonnaise

Dans la conquête du sud de la Gaule par les Romains, il est possible de distinguer trois phases:

– les deux campagnes de Fulvius Flaccus et de Caius Sextius contre les Voconces et les Salyens, qui ont abouti à la fondation de la forteresse romaine d’Aquae Sextiae (Aix-en-Provence);

– l’expédition, après la conclusion d’une alliance avec les Éduens, de Fabius et de Domitius contre les Allobroges et les Arvernes, se terminant par la victoire triomphale des Romains près de Bollène;

– les campagnes de pacification et l’œuvre d’organisation de Domitius, couronnées par la fondation de Narbo Martius (Narbonne) en 118 avant J.-C.

L’invasion des Cimbres et des Teutons

Interrompant l’œuvre de pacification et d’organisation des Romains en Narbonnaise, un épisode dramatique concrétisa aux yeux du colonisateur, pour la première fois dans l’histoire, le danger germanique. Depuis 120 avant J.-C., les Cimbres et les Teutons, originaires des rives de la mer du Nord et de la Baltique, avaient commencé leurs migrations vers le sud, se portant successivement vers le Norique (Autriche actuelle), ensuite vers l’Aquitaine et la Provence après avoir traversé et ravagé la Gaule. Battues à plusieurs reprises, d’abord à Noreia puis à Orange, les armées romaines devaient se concentrer, en 104 avant J.-C., dans la région d’Aix-en-Provence, sous le commandement de Marius. Ce dernier soumit d’abord ses soldats à un long entraînement, au cours duquel ils creusèrent un canal d’Arles à la mer (fossa Mariana ). Ainsi aguerris, ils purent, malgré leur petit nombre, venir à bout des Teutons, à l’issue de la bataille très dure qui se déroula non loin d’Aix (102). Marius traversa les Alpes et, gagnant la plaine du Pô, joignit ses forces à celles de Catullus. Les deux armées romaines réunies infligèrent une défaite complète aux Cimbres, près de Verceil (101 av. J.-C.).

C’est à la suite de ces alertes que les Gaulois prirent l’habitude de se réfugier dans les oppida, lieux fortifiés sur les hauteurs, qui leur avaient permis de tenir tête aux envahisseurs. Quant aux Romains, cet épisode dramatique les invitait à agrandir vers le nord le glacis protégeant l’Italie, à prolonger la route vers l’Espagne et à étendre leur autorité à la Gaule tout entière. Au reste, ils avaient déjà, par leur diplomatie, lancé deux antennes: l’une vers le nord, en s’alliant avec les Éduens; l’autre vers le sud, par des accords conclus avec les Nitiobriges, peuple celtique de la région d’Agen.

L’exploitation de la Narbonnaise et les révoltes gauloises

La province de Narbonnaise fut administrée par la République romaine suivant des méthodes d’exploitation dont le plaidoyer de Cicéron en faveur de Fonteius donne une idée. Cette province devait être progressivement ruinée par les prévarications des gouverneurs indélicats, par la multiplication des corvées et des réquisitions, par les droits de douane et de péage, par la charge excessive des impôts, par la malhonnêteté des publicains, la rapacité des banquiers et l’âpreté des trafiquants.

Certaines peuplades gauloises se révoltèrent. Ce fut le cas des Allobroges, en 62-61 avant J.-C., sous le commandement de Catugnat. Les négociants italiens furent chassés et allèrent se réfugier chez les Éduens, alliés de Rome. La Provence fut attaquée, et la ville de Valence prise. Les Romains contre-attaquèrent, sous la conduite du légat Lentinus, mais furent repoussés. Une armée de secours, commandée par Lucius Marius et Servius Galla, franchit le Rhône, ravagea la terre des Allobroges et parvint à s’emparer de Solonium, l’oppidum le plus important. Catugnat, qui dut rebrousser chemin pour défendre la forteresse, fut vaincu par les armées romaines, réunies sous les murs de Solonium.

Au cours de la période qui va de la conquête de la Narbonnaise à celle des trois Gaules (celtique, aquitaine, belgique) par César, les méthodes de la colonisation romaine devaient progressivement s’humaniser, en raison des ambitions des conquérants comme Pompée et César, qui désiraient constituer un vaste empire, et s’appuyer eux-mêmes sur la loyauté des provinciaux.

Avant la conquête de César

L’anarchie politique

À la fin du IIe siècle, l’empire arverne avait péri sous les coups des Romains. Vers 80 avant J.-C., une ultime tentative de rétablir l’hégémonie sur la Gaule fut faite par Celtill, le père de Vercingétorix. Mais, accusé de vouloir restaurer la royauté, Celtill fut assassiné, à l’instigation de l’aristocratie locale.

À la même époque se formait dans le nord de la Gaule une confédération belge comprenant, en plus des peuples celtiques qui s’y étaient déjà fixés depuis le IIIe siècle ou auparavant, des Germains amenés par les invasions des Cimbres et des Teutons, tels les Aduatuques. Cette confédération belge, appelée à devenir l’adversaire le plus tenace et le plus acharné de la conquête romaine, était placée sous l’hégémonie des Suessions, commandés par leur roi Diviciacus. Ce dernier exerçait son autorité sur les Belges du nord de la Gaule et sur les Bretons de la Grande-Bretagne actuelle, laquelle d’ailleurs avait connu, entre 150 et 110 avant J.-C., une nouvelle vague d’invasions venues du Bassin parisien et du nord de la Gaule. La confédération belge entretenait également des rapports avec les peuples de l’Ouest, notamment avec les cités d’Armorique, qui possédaient à cette époque une sorte de monopole sur le commerce maritime avec la Bretagne.

La ruine de la monarchie arverne entraîne en Gaule une profonde anarchie, qui est décrite par César. Deux groupes de tribus visaient à l’hégémonie: les Arvernes et les Séquanes, d’une part; les Éduens et leurs alliés, d’autre part. Cette rivalité, qui se prolonge par la lutte des deux factions à l’intérieur même des diverses cités ou tribus, se complique d’un combat idéologique entre deux partis: l’un (éduen) étant favorable au maintien au pouvoir d’une aristocratie toute puissante; l’autre (séquane-arverne) à la monarchie ou à la dictature appuyée sur des mouvements populaires. Ce genre de soulèvements semble avoir été fréquent, avant César comme pendant la guerre des Gaules, mais, la plupart du temps, il fut voué à l’échec. C’est le cas notamment de la tentative de Celtill chez les Arvernes et plus tard, peu de temps avant la guerre des Gaules, d’Orgétorix l’Helvète, de Dumnorix l’Éduen, de Casticos le Séquane.

Le jeu des Romains consistait à soutenir le parti des notables qui gouvernaient en fait la plupart des cités gauloises. Cette action diplomatique avait eu pour principaux agents les négociants italiens, qui entretenaient des relations d’hospitalité avec les notables.

La société gauloise

La société gauloise comprend trois classes: les chevaliers, les plébéiens, les druides.

La classe des chevaliers remonte au premier âge du fer. À l’époque de César, les membres de cette aristocratie possédaient de grandes propriétés terriennes et étendaient leur suzeraineté sur les bourgades fortifiées ou oppida. Ils avaient un rôle prépondérant dans la politique, dominant entièrement les sénats locaux, notamment les magistrats (vergobrets), et affermant les impôts. Ils exerçaient un pouvoir de patronat sur les plébéiens, accablés de dettes et écrasés d’impôts, qui se donnaient à des nobles pour être protégés.

Le peuple comprend des cultivateurs et des artisans. Ces derniers, assemblés dans les oppida et associés en corporations, constituent un groupe à part, en raison des progrès techniques et du développement des relations commerciales. Les cultivateurs sont rassemblés soit dans de grosses fermes, soit dans de véritables villages, souvent fortifiés. À la veille de la conquête romaine, ces producteurs gaulois s’adonnent à des activités d’une haute technicité et font preuve d’esprit d’entreprise et d’invention, aussi bien dans le domaine de l’agriculture que dans le travail des métaux, du bois et du cuir; on leur attribue, en effet, des méthodes agraires nouvelles, comme celles de l’engrais vert, de l’amendement calcaire, de la prairie entretenue à la faux.

En ce qui concerne la métallurgie, ils auraient les premiers mis au point la technique compliquée de l’acier damassé soudé, des procédés d’étamage, d’argenture et d’émaillerie. Les tonneaux sont une de leurs inventions, ainsi que le matelas et la chaussure à tige. L’habileté de leurs charrons était, dans l’Antiquité, proverbiale et ils semblent avoir eu des techniques originales en matière de construction navale. Cette plèbe gauloise ne se contente pas d’être dynamique et efficace sur les plans technique et économique; elle paraît aussi prétendre à un rôle politique, bien que l’aristocratie tienne les leviers de commande. Ainsi, à l’époque de César, certaines tentatives pour prendre le pouvoir réussissent, notamment au moment de la révolte de Vercingétorix. Dans l’ensemble, la plèbe paraît avoir été favorable à la résistance, tandis que l’aristocratie penchait en majorité pour la collaboration avec les Romains.

La classe sacerdotale des druides est une des institutions communes à tous les peuples celtiques. D’après César, les druides, dispensés de service militaire et d’impôts, ont de multiples fonctions: ils président à la vie religieuse et aux sacrifices, rendent la justice et instruisent la jeunesse. En réalité, ce que César dit de leurs pouvoirs judiciaires n’est pas vérifié par le récit des événements de la guerre des Gaules. S’ils ont détenu dans le passé de tels pouvoirs – il semble bien que ce soit là un trait d’archaïsme –, ils les ont pratiquement perdus au profit de l’aristocratie sénatoriale des cités. Toujours d’après César, les druides avaient le pouvoir de jeter l’interdit, sorte d’excommunication qui privait les coupables du droit de faire des sacrifices et les isolait de la collectivité religieuse. Ils constituaient une classe unifiée, dirigée par un chef suprême. Leurs assemblées générales annuelles se tenaient au pays des Carnutes. D’autre part, les historiens latins ont laissé quelques bribes de la doctrine que les druides se transmettaient oralement. Ils enseignaient l’immortalité de l’âme, une certaine forme de morale, et avaient conçu des théories particulières sur les mouvements des astres, l’origine du monde, les histoires des dieux. Ils étaient, en fait, dépositaires du droit, des traditions religieuses et, dans une large mesure, du sentiment national gaulois.

La Gaule romaine

La conquête

Conquise par César entre 58 et 50 avant J.-C., la Gaule devait être maintenue sous l’autorité romaine jusqu’au milieu du Ve siècle. L’intervention des Romains en Gaule fut déterminée par des menaces précises: une émigration des Helvètes vers l’Aquitaine et une invasion des Suèves commandés par Arioviste qui, après avoir occupé la basse Alsace, s’était emparé de la haute Alsace et menaçait la vallée de la Saône.

Le plan initial de Rome semble avoir été d’établir sur la Gaule une sorte de protectorat en lui laissant son autonomie. Ce dessein, formulé par César lui-même (Guerre des Gaules , I, 48) et confirmé par Appien (Guerre civile , V), apparaît clairement dans la façon dont le proconsul a procédé: installation de l’autorité romaine en Gaule, dès la fin de 57; achèvement de la conquête par les campagnes d’Armorique, de Germanie et de Bretagne en 56-54; début de la révolte qui rend nécessaire, à partir de l’automne 53, une conquête beaucoup plus dure que la première.

En 50, César laissa la Gaule exsangue, ayant accordé aux cités une large autonomie mais emmené avec lui l’élite des guerriers du pays, qui devaient fidèlement le servir pendant les guerres civiles. C’est à l’occasion de ces dernières qu’après un siège long et difficile il s’empara de Marseille.

En 43 avant J.-C., Munatius Plancus fonda les colonies de Lugdunum (Lyon) et Augusta Rauracorum (Augst). Lyon devait jouer un rôle important dans la vie politique et religieuse du pays. Plus tard, sous Auguste, en 12 avant J.-C., à la colonie romaine située sur la colline de Fourvière vient se juxtaposer, sur la colline de la Croix-Rousse, l’agglomération fédérale de Condate. Là devaient désormais se tenir, non loin du sanctuaire et de l’autel de Rome et d’Auguste, les assises religieuses des cités gauloises, rappelant les anciens rassemblements d’avant la conquête.

La politique gauloise des empereurs

L’empereur Auguste créa les bases administratives de la Gaule romaine, après avoir achevé la pacification des zones limitrophes des Alpes et des Pyrénées. Il organisa les circonscriptions nouvelles en remodelant les anciennes cités et divisa la Gaule en quatre parties (Narbonnaise, Gaule aquitaine, Gaule celtique, Gaule belgique, auxquelles s’ajoutera plus tard la Germanie). Il entreprit une politique d’urbanisation en fondant des colonies en Narbonnaise et en encourageant le développement des villes indigènes. Il confia à son gendre Agrippa la construction du réseau de voies romaines. Il fit établir le cadastre, le recensement, les contributions. Mais, en fait, l’emprise romaine ne dépassa guère, sous son règne, la Narbonnaise (Provence et Languedoc). Les trois «Gaules», sous-administrées et agitées par les remous d’une résistance passive que les recensements successifs organisés par Drusus et l’étreinte progressive du fisc contribuèrent à développer, continuèrent leur vie propre, fidèles à leurs traditions indigènes.

Sous Auguste, Rome tenta en vain d’annexer la Germanie du Rhin à l’Oder. L’insuffisance des effectifs et des moyens, le caractère même du pays et de ses habitants, moins avancés sur le plan de la civilisation et de l’organisation urbaine que ceux de la Gaule, devaient finalement faciliter la résistance. Le soulèvement dalmato-pannonien de l’an 6 avait empêché les Romains de conquérir et de pacifier les territoires compris entre le Rhin et l’Elbe. Trois ans plus tard se produisait le désastre de Varus. En 17 après J.-C., Tibère arrêta les campagnes de conquêtes, après une série de victoires remportées par Germanicus. La frontière fut alors fixée au Rhin, exception faite pour des comptoirs sur la côte hollandaise et pour une tête de pont dans la région de Wiesbaden. En 21, la révolte des peuples de l’est et du sud-ouest de la Gaule fut facilement réprimée par l’armée romaine.

En 47 après J.-C., l’empereur Claude proposa de faire entrer au Sénat romain les notables des Gaules. Le texte de son discours a été conservé en partie par les «tables claudiennes», gravées sur bronze et retrouvées à Lyon. Cette promotion, préparant l’intégration politique des classes dirigeantes, ne fut appliquée que progressivement et commença par le peuple traditionnellement allié des Romains, les Éduens. L’assimilation de la province fit des progrès rapides: l’achèvement du réseau routier, la conquête de la Bretagne (44-47 apr. J.-C.), appelée à devenir la meilleure cliente des Gaules, les victoires de Corbulon, qui ouvraient la voie au commerce maritime avec les pays nordiques, la stabilisation de la situation militaire sur le Rhin amenèrent un vigoureux développement de la vie économique. Deux importantes colonies furent fondées dans le nord du territoire: Colonia Agrippinensis (Cologne) et Augusta Treverorum (Trèves).

Sous Néron apparaît une opinion politique provinciale qui s’intègre dans l’Empire, dont elle commence à assumer les responsabilités. Mais en est-il de plus importante que le choix de l’empereur lui-même? Avant même la mort de Néron (68), la Gaule se révolte et, par son option en faveur de Vindex et de l’Empire libéral, elle exprime le droit de la province à participer à cette élection. Par la suite, les guerres civiles, au cours desquelles, entre 68 et 70, s’affrontent les généraux candidats à l’Empire (Galba, Othon, Vitellius, puis Vespasien), accentuent la coupure entre les civils et les militaires, entre l’aristocratie sénatoriale et les provinces de l’intérieur, d’une part, l’armée et la zone limitrophe des régions frontières, d’autre part. Les militaires sont partisans d’un régime totalitaire et dictatorial, les civils d’un pouvoir libéral et respectueux des franchises des cités et des prérogatives des notables. Cette opposition va dominer toute la vie politique de la Gaule et persistera jusqu’au Bas-Empire.

Alors qu’un vaste soulèvement gallo-germanique avait menacé d’embraser toute la Gaule sous le commandement de Classicus, Tutor et Civilis, les notables des cités, réunis à Reims en 70, optèrent pour la fidélité à Rome et à l’empereur. Ils redoutaient les périls encourus du fait des menaces germaniques et l’anarchie que pouvaient provoquer les contestations entre tribus.

Le règne des Flaviens (Vespasien, Titus, Domitien, de 70 à 97 apr. J.-C.) marque un tournant particulièrement important dans l’histoire de la Gaule. La conquête et la colonisation, au-delà du Rhin, des champs décumates (pays de Bade, Wurtemberg), l’aménagement d’une ligne continue de fortifications joignant le Rhin moyen au Danube supérieur (limes germano-rhétique), la liaison directe Rhin-Danube-Rhétie par Strasbourg, tout cela eut des conséquences sur la vie politique, l’économie et la civilisation. Bien que le régime dictatorial des Flaviens, appuyé sur l’armée et l’administration, où désormais les procurateurs équestres contrebalançaient l’autorité des fonctionnaires sénatoriaux, se heurtât à l’opposition de l’aristocratie civile, la dynastie était populaire auprès de l’armée des frontières et des colons des provinces nouvellement annexées, comme de ceux des régions voisines.

En 96, l’hostilité du Sénat vint à bout du dernier des Flaviens, Domitien, qui fut assassiné et remplacé par Nerva. L’avènement de ce dernier provoqua le mécontentement de l’armée. Des troubles éclatèrent sur le Danube et dans le nord-est de la Gaule. Trajan, en 97, rétablit en Germanie l’ordre un moment compromis par une mutinerie militaire, compliquée d’une révolte des colons des champs décumates. Son règne (98-117) ramena la concorde et l’équilibre des pouvoirs militaires et civils, inaugurant une longue période de paix et de renouveau économique.

La succession de l’Empire fut assurée, dans le système de l’adoption – c’est-à-dire, en fait, de la cooptation –, par des princes respectables et respectés: Hadrien (117), Antonin (138), Marc Aurèle (168), qui surent à la fois protéger militairement le territoire gaulois et lui assurer paix civile et prospérité. Désormais, les Gaulois étaient défendus au nord-est par un système de fortifications qui était établi sur le Rhin, jusqu’au nord de Coblence, puis se détachait du fleuve, venant barrer le saillant entre le Rhin et le Danube; il comportait un fossé continu, des tours de surveillance, des forts de soutien, des camps. Ce réseau fut progressivement perfectionné et modifié. Hadrien le stabilisa, reconstruisit en pierre les ouvrages jusque-là faits de terre et de bois, et prolongea vers l’est la ligne des forts au nord du Main. Antonin fit porter en avant la ligne de défense au sud du Main. Mais l’efficacité de cette fortification continue, au long de laquelle se dispersaient les effectifs de l’armée, était conditionnée par la stabilité des tribus germaniques. Or, après 160, à la suite de la grande migration des Goths, de la Baltique à la mer Noire, le monde barbare est de nouveau en mouvement. Le limes est franchi et les premières destructions apparaissent dans les campagnes et les villes gauloises. L’intérieur même du pays devient moins sûr: sous Marc Aurèle, des troubles éclatent dans le pays des Séquanes (Jura, vallée du Doubs); sous Commode, des groupes de déserteurs et de brigands mettent le Sud-Ouest en coupe réglée.

Les guerres civiles en Gaule

Les guerres civiles déclenchées après la mort de Commode (192) eurent en partie pour théâtre la Gaule, où Albinus avait soulevé les armées de Germanie, jointes à celles de Bretagne et d’Espagne. La fin de la guerre fut marquée, en 197, par une bataille livrée sous les murs de Lyon, à l’issue de laquelle Albinus, battu, se suicida. Le règne de Septime Sévère est caractérisé par un énergique redressement: le limes, les camps rhénans et l’armée sont réorganisés. En 212, sous Caracalla, la constitution antonine étendit le droit de cité romain à tous les sujets de l’Empire, à l’exception des barbares récemment soumis. Mais les dépenses massives entraînèrent une inflation qui prit, au cours du IIIe siècle, des proportions catastrophiques. En 234-235, l’empereur Alexandre Sévère réunit à Mayence une grande armée, afin d’expulser les barbares qui avaient traversé le limes. Mais, soupçonné de vouloir pactiser avec l’ennemi, il fut assassiné par ses soldats, à l’instigation de Maximin, qui commandait la cavalerie. Cette révolte aboutit à une nouvelle pénétration des barbares et à de nouvelles destructions.

La période qui va de 235 à 275 est une époque tragique pour la Gaule. La succession des crises et des guerres civiles laisse le champ libre à des invasions dévastatrices. Le pays fut ruiné de fond en comble. La création, après 260, d’un «Empire gaulois», dirigé successivement par Postumus, Victorinus, Tetricus, ne constitue pas une véritable sécession mais un essai d’autodéfense régional, respectant les cadres et les institutions romaines. En 268, la cité des Éduens, avec la ville d’Autun, se sépara de l’Empire gaulois, pour appeler à l’aide l’empereur de Rome, Claude II. L’empereur gaulois Victorinus amena sous les murs d’Autun une partie de l’armée de Germanie, notamment des contingents bataves, et il vint à bout de cette résistance après un long siège. En 273, Tetricus se soumit à Aurélien, après la bataille de Châlons-sur-Marne qui mit aux prises les armées gauloises et un corps expéditionnaire venu d’Italie.

Deux ans plus tard, les champs décumates étaient définitivement évacués. En 276, les barbares franchissent le limes, dévastent toute la Gaule et parviennent jusqu’en Espagne. Villes et campagnes furent ravagées. Les paysans ruinés s’associèrent aux prolétaires des villes pour constituer des bandes de brigands (bagaudes). La situation militaire fut d’abord redressée par les empereurs illyriens Aurélien et Probus. De nombreuses enceintes urbaines furent construites afin de donner abri à la population et d’échelonner la défense en profondeur. Plus tard, le système de la Tétrarchie, consistant à partager le pouvoir entre quatre empereurs cooptés et associés, deux Augustes et deux Césars, fut établi par Dioclétien sous la pression des circonstances et notamment en raison de la situation en Gaule. L’expérience avait en effet montré que la présence d’un empereur, combattant en personne à la tête de ses troupes sur cette frontière particulièrement menacée, était indispensable. La tâche de défendre et de restaurer la province incomba successivement à Maximien, puis à Constance Chlore, qui s’installèrent tous deux dans une nouvelle capitale: Trèves. Maximien parvint à réduire le fléau du brigandage. Il remporta des succès décisifs sur les bandes les plus nombreuses et parvint à compléter l’effet de ses victoires par des mesures de clémence; en réalité, les méfaits des hors-la-loi ne furent jamais totalement supprimés. Après 288, les menaces germaniques se compliquèrent d’une usurpation: celle de Carausius, marin ménapien qui constitua une sorte d’empire s’étendant sur les côtes de la Gaule et de la Bretagne. En 293, Constance Chlore fut nommé César. C’est à lui qu’il appartint désormais, à la place de Maximien, de diriger contre Allectus, successeur de Carausius, la grande expédition maritime qui devait finalement vaincre l’usurpateur. Il était chargé en même temps de tenir les Germains en respect: d’importantes invasions germaniques furent stoppées en 298 et en 299.

La remise en ordre de la Gaule dura quinze ans et mobilisa les efforts de Maximien, de Constance, d’un personnel important d’officiers supérieurs et d’administrateurs, et de la meilleure partie de l’armée romaine. Sur le plan politique et social, l’aristocratie sénatoriale fut de nouveau favorisée. Un des premiers soucis de Constance fut de restaurer la cité éduenne et l’«université» d’Autun, dont les orateurs devinrent les porte-parole du régime; on a conservé d’eux une série de panégyriques des empereurs, prononcés à Trèves. Un an après l’abdication de Dioclétien et de Maximien, en 306, Constantin devait s’emparer du pouvoir, à la mort de son père, Constance Chlore. Il voulut faire de sa capitale, Trèves, une rivale de Rome et y fit édifier des monuments grandioses: un cirque, des thermes, un forum, des basiliques. Mais, en 312, il partit combattre Maxence en Italie du Nord et, après 314, il ne retourna plus en Gaule que pour de brefs séjours... Sous Constant, qui succéda à Constantin le Jeune en 339, les Francs Saliens furent installés au sud du Rhin, entre la Meuse et l’Escaut.

En 350, une conspiration dirigée par Marcellus porta au pouvoir Magnence, qui essaya de s’emparer de l’Empire, mais fut défait à Mursa, en Illyrie. Au cours de cette guerre civile, une coalition de Francs et d’Alamans battit, près de Bingen, l’armée commandée par Décence, frère de Magnence, et envahit la Gaule du Nord-Est, en 352. Trois ans plus tard, une nouvelle invasion ravagea la Germanie inférieure et mit à sac les villes de Bonn et de Cologne.

La même année, Julien fut nommé César par Constance II et chargé de la Gaule. Il rétablit la situation en quatre campagnes. Celle de 357 fut marquée par la bataille de Strasbourg, que livra l’armée romaine à un contre trois, à l’ouest de la ville, entre les collines de Hausbergen et de Wolfisheim. Julien se rendit très populaire en Gaule, aussi bien par ses victoires militaires que par son humanité et son équité; il pratiqua une politique de dégrèvements fiscaux, grâce à laquelle il parvint à rendre la confiance et la prospérité à la province. En 360, le transfert vers l’Orient d’une partie de l’armée gauloise mécontenta les soldats, qui, à Lutèce, s’insurgèrent et proclamèrent Julien empereur; alors qu’il s’apprêtait à entrer en guerre, la mort subite de Constance II lui donna effectivement l’Empire.

Les barbares

Grâce à la vigilance des empereurs de Trèves, Valentinien et Gratien, la Gaule connut, entre 360 et 383, ses dernières périodes de prospérité; une invasion franque fut repoussée en 365 par le maître de la cavalerie Jovin, un Rémois. Le redressement opéré par Julien, Gratien et Valentinien fut toutefois compromis par l’usurpation de Maxime, après 383. Ce dernier régna quatre ans en Gaule, où il commit de nombreuses exactions. En 387, il voulut se rendre maître de l’Italie, mais fut vaincu près d’Aquilée. La même année, la vallée du Rhin fut à nouveau ravagée par les Francs. Sous le règne de Valentinien II, la Gaule fut défendue par le Franc Arbogast qui, après avoir fait assassiner l’empereur, fit proclamer Eugène à sa place. Cette nouvelle usurpation se termina par le massacre de la Rivière Froide, dont les armées romaines ne purent plus se relever (394). Entre 396 et 401, Stilichon, général vandale au service de Rome, reconstitua le front rhénan et forma une armée de réserve. Mais l’irruption en masse des Vandales, des Suèves et des Alains, débordant les défenses romaines entre Mayence et Worms, déclencha un véritable déferlement qui submergea la Gaule. En 408, une grande armée, concentrée en Italie du Nord, était sur le point de reconquérir la Gaule, lorsque Stilichon, à Pavie, tomba sous les coups des officiers romains, hostiles au barbare qu’il était.

L’année suivante, la nomination d’un comes à Strasbourg et l’organisation d’un réseau fortifié permirent de colmater partiellement la brèche ouverte dans la ligne de défense par l’invasion vandale. Plus tard, sous le patrice Constance, la défense de la région de Mayence fut confiée aux Burgondes. Puis, la nomination d’un maître des cavaliers en Gaule fut accompagnée d’un remaniement de l’armée à laquelle vinrent s’agréger les corps de troupes provenant des parties de l’Empire désormais abandonnées aux barbares (422). Le commandement du comte de Strasbourg fut alors supprimé.

Ultérieurement, l’installation des Wisigoths en Aquitaine, l’avance des Francs en Belgique et des Burgondes le long du Rhin vers Strasbourg, la révolte de provinces de l’ouest, la conquête de l’Armorique entamèrent un processus de désintégration qui ne fut interrompu que peu d’années avant la mort d’Honorius (423). La crise successorale qui survint alors entraîna de nouveaux troubles. Malgré les efforts d’Aetius, entre 425 et 450, pour reprendre la situation en main, celle-ci était compromise sans remède. Les barbares coalisés qui triomphèrent des Huns, au Campus Mauriacus en 451, n’étaient plus des sujets de Rome. Ultérieurement, Francs, Burgondes et Alamans devaient occuper définitivement les régions stratégiques de la Belgique et du front rhénan. En réalité, entre l’invasion des Vandales, en 407, et le milieu du Ve siècle, la Gaule romaine a passé par une longue agonie.

Économie, civilisation et vie culturelle

L’agriculture

L’agriculture semble avoir été, en Gaule romaine, la source la plus importante et la plus stable des revenus. Le fait saillant qui domine la transformation de la vie agraire en Gaule est une certaine extension de la moyenne et grande propriété individuelle. Le fundus , domaine foncier appartenant à un particulier, comprend en principe toutes les terres nécessaires à la ferme qui vit en économie fermée; au milieu du domaine est située la villa , résidence du propriétaire, autour de laquelle se groupent les bâtiments utilitaires. Cette formule semble en fait avoir été relativement peu répandue chez les Gaulois qui connaissaient surtout le gros village, le hameau ou la ferme isolée et dont les propriétés paraissent avoir été assez morcelées. Toutefois, villae et fundi s’étaient multipliés dans les régions de culture variée et dans les pays de vignobles ou d’arbres fruitiers. En marge de ces régions existaient toujours, soit dans les plaines et les plateaux alluviaux favorables à la grande culture des céréales, soit sur les terres pauvres des montagnes, des hameaux ou de petites fermes isolées de type indigène.

L’une des preuves les plus éclatantes de l’emprise de Rome est constituée par les vestiges de cadastres à réseau orthogonal, dont chaque grand carré représente une centurie de 710 m de côté. Pour la Gaule, on possède les fragments d’un cadastre gravé sur marbre qui date de la période flavienne et fut découvert à Orange. Grâce à la photographie aérienne, une correspondance a pu être établie entre certaines parties de ce cadastre et les vestiges d’un plan parcellaire antique, encore discernables sur le territoire de la colonie d’Orange sous la forme de réseaux de chemins ruraux.

Plusieurs périodes ont été décisives pour l’évolution de l’économie agraire en Gaule. Sous le règne d’Auguste, on commence à établir le cadastre et à coloniser systématiquement les régions limitrophes entre cités, volontairement laissées désertes à l’époque gauloise. Au cours de la période flavienne, les empereurs firent procéder, pour des raisons fiscales, à la révision des cadastres et développèrent l’exploitation des régions récemment annexées ou proches des nouvelles frontières; dans la première moitié du IIe siècle, la prospérité économique amène une élévation du niveau de vie et un extraordinaire développement de l’équipement en monuments des campagnes. Les commerçants enrichis font des placements fonciers, constituent d’importants domaines et font construire d’imposants palais campagnards. À partir du IIIe siècle, les invasions provoquent des destructions de villae . La restauration de la fin du IIIe siècle et du IVe siècle a deux conséquences importantes: d’une part, mise en valeur des régions les plus dépeuplées par des colons germaniques, d’abord serviteurs ruraux soumis au service militaire, puis «lètes» ou «fédérés» servant sous contrat; d’autre part, concentration de la propriété et constitution d’une véritable aristocratie féodale de grands propriétaires.

La bourgade-sanctuaire prolonge probablement des traditions indigènes. On en connaît des exemples à Sanxay, Chassenon Évreux, Champlieu. Ce n’est pas une ville à proprement parler. À peu près dépourvue d’importants quartiers résidentiels, elle groupe, en général autour d’un sanctuaire doublé d’un marché, quelques-uns des monuments de caractère collectif propres aux villes: basiliques, thermes, théâtres, amphithéâtres. Ce type d’agglomération est surtout représenté dans les régions occidentales du territoire, où la romanisation a pénétré moins vite. Il prouve que l’effort de construction n’a point porté exclusivement sur l’urbanisation mais que l’on s’est efforcé d’étendre et de transporter à la campagne certains des agréments et des commodités que pouvaient offrir les villes.

L’urbanisme

À aucune autre époque ne se développèrent, de façon aussi systématique et avec cette ampleur, l’urbanisme et les constructions citadines. Toute ville gallo-romaine possède son centre monumental, comportant le sanctuaire de la cité, qui est tantôt un temple du genre du Capitole, dédié à Rome et aux empereurs, tantôt un important sanctuaire indigène. Il est voisin d’un forum, longue place rectangulaire autour de laquelle sont groupés les principaux édifices de la vie municipale: la curie, où se réunit le conseil municipal, constitué par les décurions, une basilique, vaste salle couverte servant de tribunal ou de lieu de réunions publiques.

Les quartiers d’habitation, édifiés autour de ce noyau central, sont en général aménagés suivant un plan régulier soit en damier, soit en trapèze ou en triangle, selon la disposition du terrain et l’histoire même du site. À une certaine distance du forum et à l’extérieur des quartiers riches qui occupent le centre de la ville se dressent les grands édifices publics: thermes, amphithéâtres, théâtres. Plus à l’écart encore s’étend le cirque, utilisé pour les courses de chars. C’est dans la périphérie qu’apparaissent fréquemment des groupes de temples associés de manière à former un sanctuaire local et destinés à la population indigène. Les mêmes quartiers périphériques sont occupés soit par de belles demeures patriciennes dotées de jardins, soit par des faubourgs populaires d’artisans et de commerçants, s’étirant le long des routes (vici ).

La base du plan d’urbanisme et du cadastre urbain est le croisement à angle droit des deux voies principales (cardo , decumanus ) dont l’orientation semble avoir été déterminée en fonction de la place du soleil à son lever le jour de la fondation de la ville, conformément à un usage rituel romain remontant aux Étrusques. Au cadastre urbain se rattache en général le cadastre régional (centuriation) et le réseau des voies locales.

Ces principes de base, rigoureux en apparence, ont été appliqués avec beaucoup d’ingéniosité et de souplesse, toutes les variations étant possibles, en fonction de la topographie du site et de son évolution historique. Le plan d’une ville gallo-romaine est à la fois le reflet de la géographie et de l’histoire locale (préhistoire et protohistoire comprises). Une ville n’est pas une création ex nihilo mais le résultat de compromis plus ou moins savants entre les coutumes et les cultes plus anciens, les accidents du terrain, les commodités d’accès, l’évolution historique et les nécessités économiques et pratiques. Ainsi, à Augst, important municipe et colonie de la fin de la République mais construit après l’époque d’Auguste, deux réseaux d’orientation très différente sont associés dans le plan d’urbanisme: un quadrillage colonial romain, comprenant le forum, le marché, les principaux quartiers d’habitation, et un ensemble secondaire (peut-être plus ancien), où s’inscrivent de vastes édifices culturels d’origine gauloise, dont l’orientation particulière s’est imposée au grand théâtre. Il y a d’ailleurs presque toujours une dépendance assez étroite entre le théâtre et le temple principal du sanctuaire. Il est probable que les processions annuelles et les fêtes saisonnières se déroulaient dans un cadre grandiose, comportant le théâtre et les temples, qui étaient joints entre eux par une voie aux larges perspectives.

La Gaule connut, en fait, plusieurs périodes de développement urbain: il ne faut pas oublier d’abord que les premières formes de l’urbanisme remontent très haut dans la protohistoire, bien avant les Romains, et qu’elles appartiennent soit à la période du bronze final, sous une forme assez primitive et très élémentaire, soit sous une forme déjà plus évoluée, à la période du paroxysme des influences méditerranéennes (fin du VIe s. avant notre ère). Sans remonter aussi loin, il semble bien qu’une phase d’urbanisme nettement antérieure à l’arrivée des Romains ait marqué la structure des villes les plus anciennes de Provence: la période hellénistique, qui part de la fin du IVe siècle avant J.-C. Des villes comme Olbia (Hyères) ou Glanum (près de Saint-Rémy-de-Provence) datent de cette période, caractérisée par une plus grande souplesse, une plus grande diversité des plans d’urbanisme, une dominante des tracés triangulaires ou trapézoïdaux. Ce genre de tracé survit probablement encore dans certaines villes de Provence et de la vallée du Rhône, dont la fondation remonte à la fin de la République romaine (Vaison-la-Romaine, par exemple).

La période augustéenne est bien représentée en Provence et en Languedoc, ainsi qu’en Rhénanie et dans la vallée de la Moselle. On lui doit des plans très réguliers, en damier, avec d’importants centres monumentaux: forums, doublés d’un capitole, comme à Narbonne, Saint-Bertrand-de-Comminges, Trèves. Les plus vastes théâtres et amphithéâtres de la région nord-est datent, semble-t-il, de la dynastie flavienne, tels le théâtre d’Augst, dans son état final, et l’amphithéâtre de Trèves. Mais c’est à la période de Trajan-Hadrien que remontent les ensembles monumentaux les plus importants, ornés de sculptures, comme ceux de Sens. La période sévérienne semble être caractérisée par la construction de nombreux thermes urbains, plus ou moins vastes et doublant souvent des thermes plus anciens (thermes Sainte-Barbe à Trèves, thermes de Cluny à Paris).

Après le début du IIIe siècle, qui est la dernière grande période de construction urbaine en Gaule, et pendant une partie du IVe siècle, on assiste, d’une part, à des destructions massives, d’autre part, au resserrement de la population dans les limites étroites des enceintes urbaines (construites principalement au cours de trois époques: fin du IIIe, début du IVe siècle et après 352).

Les grands travaux d’équipement

À cet équipement monumental des villes et des campagnes sont liées deux catégories de travaux d’utilité publique: les adductions d’eau et les routes. Les grands thermes urbains devaient être desservis par d’immenses aqueducs qui ont laissé des vestiges souvent impressionnants (pont du Gard; piles de Jouy-aux-Arches, près de Metz). L’alimentation en eau de source fut un des soucis majeurs des Romains. Elle supposait à la fois la science de l’ingénieur hydraulicien, celle de l’architecte et du technicien des travaux publics, ainsi qu’une surveillance et un entretien permanents et une substructure administrative considérable. Beaucoup de villes antiques, à l’image même de Rome, survécurent difficilement à la destruction de leurs aqueducs. Amable Audin a prouvé que l’abandon de la ville haute de Fourvière fut la conséquence de la rupture des aqueducs qui lui avaient amené l’eau potable.

Le réseau des voies romaines de Gaule, entrepris sous Agrippa et terminé dans ses grandes lignes sous Claude, a fait l’objet de soins constants d’entretien et d’efforts périodiques de réfection. Si des documents routiers, comme la carte de Peutinger ou l’itinéraire d’Antonin, en donnent l’état théorique, au début du IIIe siècle, des fragments très bien conservés et connus traditionnellement, ainsi que des ponts encore existants, permettent de retrouver certains itinéraires. D’autre part, de nombreuses bornes milliaires gravées portent les noms des empereurs sous le règne desquels ont été exécutés les travaux de voirie. Trajan, Hadrien, Antonin, Septime Sévère, Claude, les Flaviens sont les empereurs les plus fréquemment mentionnés. Les documents routiers et les indications données par les bornes concordent pour montrer que les réseaux les plus souvent refaits ont été ceux de la zone nord-est, où le bon état des voies constituait une nécessité vitale.

Les travaux des érudits locaux mettent en relief l’extraordinaire densité du réseau routier romain en Gaule. Aux grandes voies militaires et aux voies publiques d’État, établies et entretenues par l’administration impériale avec les ressources des provinces, s’ajoutent en effet celles des collectivités régionales et les voies privées des domaines. Les travaux d’aménagement concernant la navigation maritime et fluviale sont loin d’avoir été négligeables: Fréjus et Marseille, dont les quais antiques semblent avoir été refaits sous Commode; Boulogne, où avait été édifié un des grands phares de l’Antiquité; Narbonne, dont les quais antiques le long de la Robine sont encore conservés; la fossa Mariana , qui permettait un accès direct de la Méditerranée au Rhône par le port actuel de Fos; la fossa Corbulonis , qui facilitait l’accès du Rhin à l’Océan. Les Romains savaient déjà utiliser la force motrice hydraulique, comme l’a démontré la découverte du moulin de Barbegal.

Les industries

Il est paradoxal de constater combien précaires et mal construites sont les installations industrielles, alors que c’est de l’industrie que l’économie gauloise tire ses plus larges profits.

L’artisanat est pratiqué dans les faubourgs suburbains ou dans les bourgades artisanales spécialisées, souvent établies le long des routes. Les ateliers et les demeures voisines sont la plupart du temps en bois et en torchis. Seuls, les plus riches de ces bourgs (vici ), tel celui de Schwarzenacker, découvert dans le Palatinat, sont édifiés en pierre et présentent des caves en sous-sol. Certains grands domaines, comme celui d’Anthée près de Namur, comportent des ateliers groupés qui constituent de véritables manufactures. À Anthée, il s’agissait de bronziers et d’émailleurs, spécialisés dans la fabrication des fibules. D’autres, comme le domaine de Mackwiller, en Alsace, possédaient des carrières de pierre, des puits d’extraction et des ateliers de fonderie pour le minerai de fer. Ces derniers, qui utilisaient le système du four catalan, étaient souvent relativement dispersés et en pleine montagne. À certaines époques, notamment au début de la période gallo-romaine, puis plus tard, aux IIIe et IVe siècles, ce type d’atelier de réduction du minerai de fer s’est très largement répandu dans les régions riches en minerais de surface, par exemple sur la bordure calcaire du Bassin parisien et dans les montagnes dominant les vallées de la Moselle et du Rhin. Il faut donc distinguer trois catégories de groupements industriels: les vici artisanaux situés dans les faubourgs périphériques des villes ou formant une petite agglomération indépendante; les ateliers groupés dans les grands domaines; les ateliers isolés.

Les artisans gaulois ont toujours eu le goût de la recherche, de l’expérimentation, de l’invention technique. Il est probable qu’on leur doit la ferrure à clous des chevaux, car il est fréquent que l’on trouve au cours des fouilles, dans les couches gallo-romaines intactes, des fers à cheval de forme archaïque. Possédant, dès la période précédant la conquête, de fortes traditions et un solide acquis scientifique, les artisans gallo-romains surent tirer parti de la paix romaine, des apports techniques des Romains et de l’Empire, de l’équipement routier et fluvial et des nouveaux débouchés qui leur étaient ouverts. Certaines de leurs spécialités: vases en bronze étamé ou argenté, agrafes ou fibules fréquemment décorées d’émaux multicolores, céramiques, verreries étaient très largement exportées soit vers d’autres provinces de l’Empire romain, soit même en dehors de celui-ci. On a découvert des fibules gallo-romaines jusque dans le Caucase, des vases en bronze en Scandinavie, des céramiques en Pologne aussi bien qu’à Antioche.

Les industries gauloises étaient très variées, de la métallurgie du fer au tissage et à la filature, en passant par l’art du bronzier, de l’émailleur, du verrier; les techniques du bois (charronnerie, menuiserie, vannerie, tonnellerie, charpenterie) et du cuir étaient très florissantes, ainsi que la brasserie et les industries alimentaires (fromages, conserves, salaisons). Toutes ces activités sont connues grâce aux fouilles et aux bas-reliefs des monuments funéraires.

Une industrie particulièrement bien connue est celle de la céramique sigillée, décorée de reliefs, dont les fonds sont souvent estampillés au nom des potiers. La technique de cette céramique, venue d’Italie, notamment des ateliers d’Arezzo, a été apportée en Gaule méridionale dans les décennies précédant l’ère chrétienne. Certaines fabriques d’Italie du Nord avaient, sous Auguste, des succursales à Lyon. Plus tard, les officines gauloises, par exemple celles de la Graufesenque près de Millau (Rouergue) supplantèrent même les officines italiennes. À l’époque de Claude, la technique de la céramique sigillée semble avoir été transférée dans l’est de la Gaule, à la suite d’exodes d’artisans et de déplacements d’ateliers. Dans le centre de la Gaule, Lezoux et les officines de l’Allier avaient développé, sous l’influence de Lyon, leurs productions qui, dès le règne d’Auguste, imitaient celles des ateliers italiens. Mais ce n’est que plus tardivement, sous les Flaviens, que les officines du Centre et du Nord-Est prennent leur véritable essor. Alors fonctionne, près de Clermont-Ferrand, l’officine des Martres-de-Veyre, qui semble avoir essaimé vers le Nord-Est. Chémery exporte ses produits vers la Germanie, la vallée du Danube, la Grande-Bretagne.

Des fouilles dont les données sont complétées par les analyses de laboratoire permettent de constater que les potiers gaulois ont fait progresser leur technique, grâce à une expérimentation dirigée qui fut pratiquée dans des ateliers spécialisés du genre de celui que nous avons étudié à Boucheporn, près de Saint-Avold. Ils semblent avoir fait des essais sur la composition des argiles, la préparation des engobes, la température de cuisson. En effet, la fabrication de la terre sigillée comporte plusieurs phases: le vase est tourné, puis séché, il est plongé dans une bouillie fluide d’argile, contenant une forte proportion de sels de fer; il est cuit dans un four en atmosphère oxydante et devient, en fin de cuisson, d’une belle couleur rouge lustrée. Le lustre est constitué par une «fritte» conférant au vase à la fois sa solidité, sa dureté et son imperméabilité. En règle générale, il apparaît que la proportion de chaux diminue progressivement, alors que la température de cuisson augmente. On assiste, en somme, aux premiers débuts de la méthode expérimentale appliquée à l’industrie. Si l’industrie gauloise de la céramique comportait essentiellement, comme l’a dit A. Grenier, une juxtaposition de médiocres ateliers, force est de constater que l’esprit d’entreprise, le sens de la recherche en coopération y étaient étonnament développés.

Le mouvement économique, dans ce domaine de la céramique sigillée, est caractérisé, au début du IIe siècle, par un véritable foisonnement d’ateliers. Aux officines méridionales de la Graufesenque ou de Montans sont venues, à la fin du Ier siècle, s’ajouter celles de Banassac ou de l’Allier (Lezoux, Vichy, Les Martres-de-Veyre), celles de la Moselle (Boucheporn, Chémery, Mittelbronn), d’Alsace (Heiligenberg, Ittenwiller), de Lorraine (La Madeleine près de Nancy, Luxeuil), de l’Argonne (Lavoye, Avocourt), du Palatinat (Blickweiler, Eschweilerhof), de Trèves. Mais, vers le milieu du IIe siècle, les débuts de la concurrence provoquent l’abandon des petits ateliers et la concentration de la majeure partie de la production dans les quatre officines de Lezoux, de Rheinzabern, de Trèves et de l’Argonne. C’est la période de la plus grande production et de l’extension maximale des marchés extérieurs.

Cette industrie devait souffrir des troubles de la fin du IIe siècle, puis, après une renaissance assez brève au début du IIIe siècle, entrer nettement en décadence sous les Sévères. Les produits deviennent alors de plus en plus barbares et sont remplacés progressivement par la verrerie et la vaisselle métallique. Au IVe siècle cependant, cette industrie renaît en Argonne. Les vases sont alors décorés d’impressions à la roulette, et leurs formes sont beaucoup plus épaisses et plus lourdes. À Lezoux, ils sont décorés de reliefs très grossiers.

L’industrie du verre, florissante en Gaule dès le Ier siècle, fut pratiquée surtout dans la vallée du Rhône, puis en Normandie, et vit son importance s’accroître considérablement, par suite de l’arrivée en Rhénanie et dans la région lyonnaise, à la fin du IIe et au début du IIIe siècle, de maîtres-verriers orientaux. Ces derniers apportaient avec eux des procédés permettant d’obtenir des verres parfaitement incolores, par addition de manganèse. À partir de ce moment, les verres de Cologne font prime sur tous les marchés. Ceux qui sont encore conservés, provenant des cimetières des IIIe et IVe siècles de Cologne, de Boulogne, de Saint-Quentin, de Strasbourg, font encore notre admiration par la subtilité de leur technique et l’habileté de leur décoration: barbotines en fil de verre de couleur, gravures à la pierre dure, à la meule ou au sable, et surtout diatrètes, verres épais décorés de résilles ajourées, d’une aérienne légèreté, et taillées dans la masse.

Les vases de bronze étaient principalement fabriqués en Belgique, dans la région de Namur. Ils ont été largement exportés en Germanie indépendante, et au-delà même du Skagerack, en Suède et en Norvège; il en va de même de certains verres à décor polychrome d’origine vraisemblablement gauloise, mais dont le lieu de fabrication est inconnu.

Cet essor de l’industrie gauloise a été largement encouragé par un commerce très dynamique, souvent spécialisé. Les marchands de céramiques sont signalés dans les inscriptions sous le nom de negotiatores artis cretariae ; il semble qu’ils jouaient un rôle essentiel dans les exportations gauloises.

Les nautes et utriculaires, chargés de la navigation sur les rivières, les naviculaires, voués au commerce sur mer, et les negotiatores , marchands en gros, occupaient une position dominante. Une grande partie du trafic s’effectuait en effet par eau, à l’intérieur même de la Gaule, par exemple sur la Moselle, la Saône, la Seine. Même le Rhône et le Rhin, la Durance et l’Isère étaient parcourus par des barques de marchands chargées de ballots, qui sont souvent représentées sur les bas-reliefs funéraires. Le halage, fort usité, se faisait principalement avec des hommes, que l’on voit tirant une longue corde attachée au mât de l’embarcation. Le passage d’une rivière à une autre était organisé et signalé par des inscriptions comme celle de Bar-le-Régulier, étape entre le bassin de la Saône et celui de la Moselle. Nautes et utriculaires, naviculaires, negotiatores constituaient de puissantes corporations locales, qui entretenaient entre elles des rapports nombreux. La charge de l’annone (ravitaillement en blé des armées et des villes) devait leur donner, à partir des Sévères, une importance nouvelle et en faire de véritables corps constitués. Une inscription trouvée à Beyrouth et datant des premières années du IIIe siècle reproduit une lettre du préfet de l’annone aux cinq corps de naviculaires d’Arles, faisant droit à leurs réclamations.

Le négoce en Provence au Ier siècle avant J.-C. était encore entre les mains des Italiens (cf. le plaidoyer de Cicéron Pro Fonteio ). Dans la Gaule du IIe siècle, la situation est entièrement renversée au profit des indigènes. On peut se demander pourquoi, à partir de cette époque, les listes de fonctionnaires impériaux comptent si peu de Celtes transalpins; c’est que ceux-ci préféraient alors aux aléas d’une carrière politique et administrative les profits assurés du commerce et de l’industrie.

2. La religion des Gaulois

Rites et dieux

L’art religieux gaulois du midi de la France comprend en particulier les statues et fragments de statues provenant d’Entremont, de Roquepertuse ; il s’agit surtout de figures masculines accroupies, dont certaines imposaient la main sur une tête de mort. Outre un grand linteau gravé représentant des têtes de chevaux, on a découvert des piliers creusés d’alvéoles contenant des crânes humains. Deux têtes humaines accolées semblent avoir été emportées par un gigantesque oiseau. Un autre oiseau, sorte de rapace stylisé provenant de Roquepertuse, figurait également parmi ces fragments. Entremont a livré des morceaux de groupes équestres et des bas-reliefs qui représentent des adorateurs offrant un lièvre. Il est encore trop tôt pour se prononcer sur la signification exacte de ces œuvres, qui se rapportent très probablement au culte des ancêtres héroïsés et des dieux. F. Benoit, qui en a donné l’interprétation la plus cohérente jusqu’à ce jour, pensait y voir l’expression de conceptions populaires communes au monde méditerranéen. Sans exclure les influences méditerranéennes, en particulier celle de la Grèce, on peut estimer que les idées exprimées sont propres aux Celtes. En tout état de cause, d’ailleurs, des éléments de sculpture et d’architecture tout à fait semblables à celles du midi de la Gaule ont été trouvés dans le reste du territoire et même en Rhénanie: statues accroupies, janus , piliers décorés.

À ces sculptures on peut associer les orfèvreries et le décor de la céramique, qui, à partir de l’époque hallstattienne, reflètent les idées religieuses et le rituel propres aux Celtes du continent. Les comparaisons que l’on peut établir entre les gravures des piliers et des linteaux de Mouriès, le décor des ceintures en bronze repoussé d’Allemagne du Sud, d’Autriche et de France de l’Est, le décor gravé au plastique des vases hallstatiens d’Autriche, de Bavière ou de Hongrie permettent d’entrevoir quelques figurations de caractère rituel ou mythique, dont la répétition est significative: figures de cavaliers ou de cavalières en relation avec le soleil, que l’on trouve aussi bien à Mouriès, sur des piliers gravés, qu’au Pègue, sur un fragment de céramique pseudo-ionienne, et à Haguenau, sur le décor au repoussé de ceintures de bronze; chasse au cerf, immolation rituelle du cerf qu’on rencontre à Mouriès, sur des céramiques gravées de Bavière, de Styrie, de Hongrie, sur une situle décorée de Sesto Calende, et sur les gravures rupestres du Val Camonica. Ces comparaisons permettent également de percevoir l’importance d’une sorte de grande déesse-mère, figurée tantôt seule, tantôt accompagnée d’un dieu, tantôt associée à une ou deux autres déesses. Sur le chariot votif de Strettweg (Carinthie), cette divinité, représentée nue, porte sur la tête une sorte de coupe à libations et domine de toute sa taille un groupe de guerriers également nus, cavaliers et fantassins, amenant avec eux des cerfs et des béliers.

Sur un vase gravé d’Oedenburg sont représentés, au registre supérieur, deux déesses-mères encadrant un combat entre deux guerriers porteurs de boucliers et, au registre inférieur, une chasse au cerf. Sur un autre vase gravé d’Oedenburg figurent trois idoles de déesses-mères, les bras levés vers le ciel, tandis qu’un personnage debout est assisté de deux cavaliers, dont l’un, descendu de cheval, verse le liquide d’une bouteille dans un récipient. Le cavalier debout, s’approchant d’une sorte d’autel, tient dans la main droite un oiseau. Les oiseaux, les cavaliers, le troisième personnage sont associés, sur une situle en bronze de Sesto Calende, décorée au repoussé, à une scène d’immolation du cerf.

Un certain nombre de vases en bronze ou en terre cuite, tantôt décorés de figures de bovidés, tantôt eux-mêmes modelés en forme de bovidés, semblent être des récipients destinés à des rites de libations sanglantes.

On est en droit d’identifier dans ces figurations, d’une part, certains éléments d’un panthéon archaïque (déesses-mères, cavaliers solaires), d’autre part, certains actes religieux d’un rituel qui reste vivant à la période gauloise et aux temps gallo-romains: offrande du lièvre à la déesse-mère, sacrifice du cerf, sacrifice des taureaux, rassemblements armés en l’honneur de la déessemère, duels de jeunes guerriers. Pour la période de La Tène, les fouilles de Champagne ont prouvé que le culte funéraire, associé à celui des dieux et dont l’origine remonte à l’âge du bronze, prend, dans les cimetières, au second âge du fer, des formes nouvelles: enclos funéraires carrés ou rectangulaires, entourant des sépultures appartenant à un même clan, tombes de héros, puits d’offrandes, édicules en bois édifiés pour le culte des morts et des divinités de l’au-delà. À Villeneuve-Renneville, A. Brisson a mis au jour, dans une fosse, un cerf domestique qui porte un mors et qui avait été inhumé à côté d’un guerrier gaulois. On retrouve ici le thème de l’immolation du cervidé qui paraît avoir eu, dans la religion gauloise, une valeur magique, garantissant en quelque sorte l’immortalité de l’âme.

Ce thème doit être comparé à un récit de Tite-Live sur la bataille de Sentinum, dont l’étude a permis à J. Bayet d’intéressantes réflexions sur la religion gauloise. Au début de la bataille, une biche poursuivie par un loup fit irruption entre les armées. La biche se dirigea vers les Gaulois, qui la percèrent de flèches, le loup s’enfuit et se réfugia dans les rangs des Romains. Ce présage semble avoir été interprété diversement par les Romains et par les Gaulois. Ceux-ci virent dans le sacrifice de la biche un signe d’immortalité et de victoire finale. Ceux-là assimilèrent le loup à Mars victorieux prenant le parti de Rome.

Les figurations décorant une série de chaudrons en bronze ou en argent, dont la plupart ont été découverts au Danemark, ont une origine gauloise. Le chaudron de Brå porte, entre deux têtes de taureaux, une représentation expressionniste de la tête d’une chouette, associée à un serpent stylisé. Nous pensons qu’il s’agit ici de la chouette et du serpent d’Athéna-Minerve, cette déesse ayant été assimilée à la déesse-mère des Gaulois. On observe qu’elle est associée aux têtes de taureaux, symboles des sacrifices qui avaient lieu en son honneur. Sur la parure de Reinheim figure une Athéna celtisée, qui peut être assimilée à la déesse-mère gauloise. Sur le chaudron de Rynkeby apparaît l’une des plus anciennes représentations que l’on connaisse de la triade gauloise, qui est invoquée par Lucain dans La Pharsale (I, 44) et qui semble être à la base du panthéon gaulois: Esus est représenté avec une belle tête de dieu juvénile et porte au cou un collier ou torque, Teutatès sous la forme d’un sanglier, Taranis sous l’aspect d’une roue stylisée. Quant au chaudron de Gundestrup, sa riche iconographie sera expliquée ci-dessous par référence aux monuments gallo-romains.

Le texte de Lucain permet de préciser les attributs de chacune des divinités de la triade: Taranis, dieu du ciel, lance la foudre sous la forme d’une roue enflammée; il sera assimilé à Jupiter; Teutatès, dieu de la collectivité nationale dans la paix comme dans la guerre, prend tantôt la forme de Mercure, tantôt celle de Mars; Esus, dieu de la végétation et de la richesse, est assimilé tantôt à Mars tantôt à Mercure.

À cette triade il convient d’ajouter (selon César) Apollon indigène, dieu des sources, des sanctuaires prophétiques et de la médecine, dont les noms sont en Gaule Belenos, Grannos, Borvo ; et une Minerve, qui est certainement la forme très anciennement hellénisée de la grande déesse-mère gauloise, figure complexe, dont les essais d’interprétation mythologique permettent de mieux rendre compte.

Mythologie

Les comparaisons que l’on a pu faire entre le plus complet et le plus expressif des monuments religieux de la période indépendante, le chaudron de Gundestrup, et les plus anciens documents gallo-romains (le pilier des Nautes de Paris, la triade de Saintes, le pilier de Mavilly) ont permis de restituer un cycle mythologique gaulois. Le récit légendaire ainsi reconstitué met en scène une grande déesse-mère qui est le personnage principal et qui épouse successivement le dieu du ciel, Taranis, et le dieu de la terre, Esus. Ce dernier apparaît, suivant les saisons, tantôt sous une forme humaine et sous le nom d’Esus, tantôt sous la forme d’un monstre hybride, moitié homme moitié cerf, Cernunnos. En tant qu’Esus, le dieu est celui de la végétation et l’époux printanier de la déesse-mère; en tant que Cernunnos, il est le dieu des enfers, des morts et de la richesse. Il est devenu, à la fin de l’hiver, l’amant de la déesse-mère qui a quitté Taranis et ses chiens redoutables pour le rejoindre sous la terre. Encouragé et soutenu par la déesse-mère, le compagnon et protecteur d’Esus, le héros Smertrius, qui a été assimilé à l’Hercule romain, tue le molosse de Taranis, suivant un mythe qui rappelle le triomphe d’Héraclès sur le lion de Némée ou sur Cerbère. Pour se venger, le dieu du ciel envoie un autre chien contre la déesse-mère et la transforme, elle et ses deux acolytes, en trois grues. Celles-ci recouvrent la forme humaine grâce à Hercule-Smertrius qui sacrifie, pour assurer leur nouvelle métamorphose, les trois taureaux divins découverts par les Dioscures avec l’assistance d’Apollon. Smertrius aura également permis à Cernunnos, par le sacrifice d’un cerf, de revenir sous la forme humaine afin de retrouver la déesse-mère et de l’épouser.

Il s’agit là d’un cycle mythologique qui commandait les fêtes saisonnières, chacun des épisodes étant célébré à date fixe par des cérémonies religieuses. Quelques textes de la fin de l’Antiquité et du haut Moyen Âge renseignent sur les coutumes païennes des fêtes calendaires, notamment sur les déguisements en cerfs et en biches, ainsi que sur certains usages du folklore. Chacune de ces fêtes saisonnières correspondait à un épisode de la légende. Ainsi, la célébration de la descente de la déesse-mère et de ses compagnons aux enfers trouve son prolongement dans des usages locaux du réveillon de Noël, comme la « nuit des Mères » célébrée en Rhénanie au cours du haut Moyen Âge (la famille passait la nuit en réjouissances; autour de la table de festin étaient ménagées trois places destinées aux mères pour qu’elles s’y asseyent et prennent part au festin). D’autre part, le sacrifice du cerf et le retour d’Esus sur la terre étaient célébrés par des mascarades et des danses, qui se sont d’ailleurs perpétuées jusqu’à nos jours dans les fêtes du carnaval: hommes et femmes se déguisaient en taureaux et en génisses, ou en biches et en cerfs, et se livraient à des danses plus ou moins lascives pendant des jours entiers. C’était pour célébrer la renaissance d’Esus. Il n’est pas jusqu’à l’hiérogamie d’Esus, succédant au sacrifice des taureaux et figurant sur le pilier des Nautes de Paris, qui ne trouve son correspondant inattendu dans les festivités, encore vivantes au début du XXe siècle, de la mi-carême parisienne, avec sa cavalcade, son bœuf gras et sa reine des reines.

Cette théorie nouvelle jette une vive lumière sur un grand nombre de figurations religieuses gauloises et gallo-romaines, et permet de retrouver la continuité du fonds celtique, car certaines représentations datant du premier âge du fer (Hallstatt) et du deuxième âge du fer (La Tène) se rapportent manifestement aux mêmes rites et aux mêmes usages: sacrifices de cerfs, représentés sur des situles hallstattiennes (seaux en bronze) d’Italie du Nord; sacrifices de taureaux figurant sur des vases gravés de la zone hallstattienne; rassemblements armés en l’honneur d’une grande déesse représentés sur le chariot de Strettweg (Carinthie); gravures du Val Camonica représentant Cernunnos. Tous ces éléments prouvent que les bases mêmes de la religion gauloise existaient dans le monde hallstattien et dans le monde de La Tène, bien avant l’époque gallo-romaine.

Influences gréco-romaines

La religion que l’on vient d’évoquer est celle des Gaulois de La Tène. Elle a certainement évolué au cours des conquêtes gauloises. Elle commence à s’exprimer, à la période de l’indépendance, sous la forme de symboles et de figurations, déjà en partie empruntés à l’art grec et à l’art étrusque, notamment la représentation de la déesse-mère sous la forme d’Athéna, de la chouette, du serpent.

Les influences grecques ont pu s’exercer par Marseille, d’abord à la fin du VIe siècle puis à partir des invasions gauloises et de la fin du IVe siècle qui voit se développer le commerce et le rayonnement de cette ville. C’est ainsi que les rites du culte d’Apollon gaulois, qui comporte des usages spécifiquement grecs comme celui de l’incubation dans le sanctuaire, qui doit apporter la révélation du remède au mal, et la prophétie par incubation, ont certainement pénétré en Gaule aux IIIe et IIe siècles avant J.-C. à partir de la Provence hellénisée.

Lorsque les Romains se sont installés en Gaule, ils ont donc trouvé les Gaulois habitués depuis longtemps à traduire leurs idées religieuses sous une forme inspirée du polythéisme gréco-romain. D’autre part, une idée paraît avoir été familière aux anciens dès l’époque antérieure à la conquête: celle d’une parenté réelle et profonde entre les diverses religions païennes nationales. Cette conception remonte en grande partie sans doute à Pythagore. Elle a beaucoup contribué à la formation du syncrétisme religieux, même avant l’Empire romain, et a notamment favorisé ce que l’on a appelé l’interpretatio romana , c’est-à-dire, en ce qui concerne la Gaule, la transposition gréco-romaine des dieux et des mythes gaulois; ce phénomène recouvre en réalité un double courant: les Romains favorisent et dirigent le passage des dieux et des mythes gaulois aux divinités et aux symboles gréco-romains; les fidèles gaulois et les druides «collaborateurs» viennent à la rencontre des Romains pour essayer d’interpréter, de leur côté, l’iconographie et les symboles gréco-romains. L’interpretatio romana trouve son correspondant et son complément dans une interpretatio celtica , interprétation gauloise des symboles et des mythes gréco-romains afin de leur faire exprimer des idées indigènes.

Ainsi, au cours du Ier siècle, on suit, sur les monuments gallo-romains de piété collective, une interpénétration progressive de l’iconographie religieuse gréco-romaine et des conceptions gauloises. On y trouve soit des images spécifiquement gauloises, plutôt rares, soit, dans un système d’expression purement gréco-romain, des associations particulièrement choisies et orientées de divinités, ou bien des mythes sélectionnés pour leur analogie avec des croyances gauloises, ou encore des groupements mixtes de dieux et de symboles gréco-romains, de dieux et de symboles gaulois.

Cette invasion de la mythologie et de l’iconographie gréco-romaines correspond-elle à une véritable conversion, à une transformation profonde des croyances gauloises? Les faits prouvent le contraire. L’évolution a en effet été la suivante: après cette invasion, c’est-à-dire à partir de la fin du IIe siècle, réapparaissent non seulement des noms de divinités (Taranis, Teutatès), mais aussi des symboles et des dieux strictement celtiques et indigènes. La continuité religieuse, de l’indépendance au IVe siècle, semble de plus en plus évidente. Une éclipse passagère, qui n’a jamais supprimé ni le contenu même des croyances ni la mythologie gauloises, en a simplement modifié les manifestations extérieures. Puis cette romanisation a été suivie d’un retour offensif des traditions celtiques.

Les cultes orientaux et le christianisme

Si l’hellénisation et la romanisation de la religion gauloise sont plus apparentes que réelles, l’introduction des cultes orientaux à mystères, d’une part, et du christianisme, d’autre part, devait transformer complètement la conscience religieuse des Occidentaux et en particulier des Gallo-Romains, dans certaines régions et dans certains milieux (plutôt, d’ailleurs, les milieux urbains et les milieux militaires).

Les religions orientales à mystères (culte de Cybèle et Attis, culte de Mithra) ont connu en Gaule un rayonnement particulier, qui est dû en partie à des causes historiques et géographiques. L’abondance d’éléments grecs et orientaux dans la vallée du Rhône, entre Vienne et Lyon, a permis la diffusion rapide du culte de Cybèle, surtout à partir du règne d’Antonin. On sait, par une inscription, que le culte de la grande-mère Cybèle a été introduit officiellement à Lyon, venant du Vatican de Rome, que ce culte a été inauguré, sous le règne d’Antonin, par un taurobole pour le salut de l’empereur et de la maison impériale et pour celui de la colonie de Lyon. Le rite barbare du taurobole, qui consistait à asperger un fidèle du sang du sacrifice d’un taureau, s’est largement répandu, à partir de Lyon, au milieu du IIe siècle et jusqu’au IIIe siècle. Fait digne de remarque, la Gaule est de toutes les provinces romaines celle qui a fourni le plus de tauroboles.

Si le culte de Cybèle a recruté surtout des adeptes dans les villes, dans la région du Rhône et en Aquitaine, le culte de Mithra a été apporté en Rhénanie par les militaires principalement par les légionnaires venus des Balkans et d’Orient. Il est représenté en Germanie par un nombre assez important de sanctuaires et par des bas-reliefs représentant Mithra égorgeant le taureau. Ces figurations étaient entourées de scènes mythologiques faisant allusion à de grands thèmes religieux gréco-romains ou montrant divers épisodes de la vie de Mithra.

Cette large diffusion en Gaule des cultes orientaux paraît avoir été facilitée dans une certaine mesure par les réelles analogies que présentait leur rituel avec celui de la religion celtique; c’est ainsi qu’à la cérémonie de l’arbor intrat , procession du pin d’Attis, correspondait un usage gaulois analogue: les guerriers gaulois transportant processionnellement, à certaines dates de l’année, un arbre, qu’ils allaient ensuite jeter dans un puits. Ce rite gaulois est attesté par une scène figurant sur le chaudron de Gundestrup et par les arbres entiers, munis de leurs branches, de leurs racines et de leurs feuilles, découverts dans les puits funéraires gallo-romains, notamment en Vendée et dans le Sud-Ouest.

Quant au taurobole, il trouvait son équivalent approché dans le sacrifice annuel des taureaux en l’honneur de la déesse-mère. On peut se demander si dans une large mesure, notamment à Lyon, le culte de la grande-mère des dieux n’est pas venu se greffer sur un culte indigène des déesses-mères. Quant au sacrifice du taureau par Mithra, il paraît également avoir évoqué aux yeux des Gaulois le sacrifice annuel des taureaux en l’honneur de la déesse-mère. C’est ainsi que des déformations apportées au prototype gréco-romain dans certaines figurations barbares de Rhénanie et les reproductions du sacrifice de Mithra, associées sur les bas-reliefs de la sigillée aux représentations de la déesse-mère, et du carnaval gaulois prouvent que cette interprétation du sacrifice du taureau par Mithra a été réellement faite par les Gallo-Romains.

Le christianisme apparaît dans l’histoire de la Gaule dès la fin du IIe siècle. C’est en 177 qu’eut lieu à Lyon une persécution contre les chrétiens. Eusèbe de Césarée en a conservé le récit: une lettre des chrétiens de Lyon et de Vienne à leurs frères d’Asie et de Phrygie. Les émeutes populaires obligèrent les autorités à sévir. Les chrétiens furent molestés, torturés, emprisonnés, jetés aux bêtes à l’occasion de la grande fête fédérale du 1er Août. La plupart des martyrs mentionnés sont orientaux. Il ne semble pas qu’au IIe siècle le christianisme ait été largement diffusé au-delà des grands centres urbains comme Lyon. Mais, après cette première persécution, il se répand en Gaule grâce à l’activité missionnaire d’Irénée, successeur de Pothin, qui n’hésite pas à s’adresser aux Gaulois dans leur langue. C’est alors que furent fondées les premières églises en Germanie. À Bonn et à Cologne, certaines tombes très anciennes découvertes dans des cimetières paraissent chrétiennes. Mais l’évêché de Lyon fut longtemps le seul en Gaule. Il étendait son autorité de la Méditerranée au Rhin. Cependant, l’extension de la religion nouvelle devait être entravée, jusqu’au règne de Constantin et en particulier au IIIe siècle, par les persécutions et longtemps retardée par le paganisme profondément enraciné dans les campagnes gauloises.

3. Art: continuité et rupture

L’origine de l’art gaulois doit être recherchée dans le schématisme linéaire du premier âge du fer. Il faut envisager, dans son ensemble et dans sa relative continuité, son évolution historique de cette époque lointaine à la période romaine comprise; en effet, quand la Gaule eut pénétré dans l’orbite de Rome, l’art régional ne perdit point sa personnalité, même s’il renonça, semble-t-il, à certaines de ses singularités natives pour se conformer à l’humanisme gréco-romain.

L’art gaulois

Le hallstattien

Le premier âge du fer (époque hallstattienne) est surtout représenté dans le décor gravé et peint de la poterie et sur des plaques de bronze ornées au repoussé par estampage: garnitures de ceintures de cuir, de chars, ou de grands seaux. Sous l’influence des modèles qui lui sont fournis par les situles de bronze historiées de Vénétie et d’Illyrie, cet art tend déjà à devenir figuratif. On y voit des hommes et des animaux sous forme de croquis simplifiés, réduits à quelques traits. Ce type de décor est transposé sur la pierre, dans le midi de la France, dès la fin du VIe siècle. Il ne s’agit pas encore de sculptures, mais de gravures en creux, qui représentent des cavaliers, des animaux, chevaux et cerfs, sur les piliers et les linteaux historiés mis au jour dans l’oppidum de Mouriès par F. Benoit et conservés au musée d’Arles. Cette tendance au schématisme linéaire, d’origine hallstattienne, ne disparaîtra jamais complètement de l’art gaulois.

Dès la fin du VIe siècle apparaît l’art savant de la statuaire en ronde bosse. Une découverte faite dans un tumulus hallstattien du Wurtemberg, à Hirschlanden, a été pour les historiens de l’art une révélation. Il s’agit d’une statue de guerrier nu et héroïsé; les détails de l’armement – courte épée ou poignard, casque conique, collier tubulaire – permettent de la dater de la fin du VIe siècle. L’œuvre se rattache à la Grèce archaïque, par le modelé puissant du dos et de la partie postérieure du corps, et à l’Italie du Nord, par le schématisme linéaire des bras et des épaules. À la même époque appartient une statue archaïque découverte à Ollioules, en forme de «xoanon»: le corps stylisé ressemble à un tronc d’arbre.

La Tène

Le style flamboyant «classique» de la Tène I a . – On n’a pas encore découvert de sculpture gauloise en pierre du Ve siècle. C’est à cette époque qu’apparaît le grand art gaulois de La Tène représenté avant tout par des pièces d’orfèvrerie. D’ailleurs, les premières statues de culte des Gaulois du second âge du fer semblent bien avoir été en feuilles de métal repoussé posées sur une armature en bois.

Le premier style gaulois de La Tène, dont la durée correspond au Ve siècle avant notre ère (La Tène Ia), est encore relativement proche des modèles grecs et étrusques. Il stylise et transpose, à sa manière, la palmette grecque en un décor flamboyant aux proportions sobres et classiques. Les exemples les plus typiques de cette époque sont les colliers et bracelets de la tombe de Reinheim, en Sarre, le décor ajouré en or de la coupe de Schwarzenbach, le collier d’or de Durkheim. L’extrémité du collier de Reinheim porte une tête d’Athéna dont le casque est décoré d’une tête de chouette. Malgré ses petites dimensions, ce motif présente un caractère monumental. Dans l’imitation de ce modèle, facile à reconnaître, l’artiste a su combiner l’expression d’une réalité divine et surhumaine et un souci poussé de l’équilibre ornemental.

Avec le décor de palmettes découpées de la coupe de Schwarzenbach apparaît un répertoire ornemental, à base de courbes et de contrecourbes, libre transposition des motifs décoratifs du classicisme grec. Il se développera dans tout l’art gaulois et survivra en partie à l’époque romaine.

Le style baroque et fantastique de La Tène I b . – Si le premier style était dominé par les influences gréco-étrusques, les œuvres du début du IVe siècle sont sous l’emprise scythe et orientale. Cette tendance baroque et fantastique, caractérisée par les animaux stylisés et les monstres tourmentés ainsi que par la déformation ornementale de la figure humaine, apparaît dans toute sa puissance et sa variété dans le décor des œnochoés de Basse-Yutz (British Museum), dans le fermoir en or de Weisskirchen enjolivé d’émaux et de motifs ajourés, dans le collier d’or de Rodenbach, dans les colliers et les bracelets d’Erstfelden découverts en Suisse dans le canton d’Uri, sur la route du Gothard. On ne possède pas non plus d’œuvres sculptées en pierre correspondant à cette période.

Le style de Waldalgesheim de La Tène I c . – Après cette explosion du baroque et du fantastique, un style plus sobre, plus dépouillé apparaît dès la fin du IVe siècle. P. Jacobsthal l’a baptisé style de Waldalgesheim. Les meilleurs exemples en sont les colliers et les bracelets de Waldalgesheim (musée de Bonn), le collier d’or de Filottranno (musée d’Ancône), et l’œnochoé de Hallein (musée de Salzbourg). Ce nouveau répertoire de motifs, toujours conçu dans le même esprit, est toutefois plus simple, plus desséché, plus éloigné aussi des modèles gréco-étrusques. C’est à cette époque qu’apparaissent les premières sculptures, en Rhénanie et dans le midi de la France: le pilier de Pfalzfeld (musée de Bonn), la tête de Heidelberg, l’idole de Holzgerlingen, la statue de guerrier de Grézan (musée de Nîmes). Le pilier de Pfalzfeld, sculpté sur ses quatre faces, procède du style décoratif simplifié de Waldalgesheim. Il est orné de masques humains stylisés, dans un champ décoré de motifs flamboyants. Les quatre côtés présentent un décor à peu près identique.

Un détail permet de dater du IVe siècle la statue de Grézan: la boucle de ceinturon à quatre ardillons. Tout l’intérêt de cette œuvre, encore engoncée dans les conventions d’un archaïsme hiératique, réside dans l’opposition entre la simplicité des lignes et des volumes et la complexité du décor linéaire; celui-ci est caractérisé par les détails du costume et de l’armement, dessinés en léger relief: décoration en créneaux de la ceinture, pectoral orné de cercles concentriques et de chevrons. Ainsi se trouve mise en évidence, dans ce style gaulois du Midi, l’association entre la tradition hallstattienne du décor géométrique et les tendances curvilignes de la statuaire du second âge du fer.

Le style plastique du IIIe siècle. – Au IIIe siècle apparaît un nouveau style d’orfèvrerie, le «style plastique», comme l’a dénommé Jacobsthal; il est caractérisé par une recherche systématique des reliefs accentués, une mise en valeur nouvelle des ombres et des lumières dans les trois dimensions. Le décor ornemental créé au cours des périodes précédentes est alors transposé en de vigoureux reliefs, tandis que les figures humaines et animales sont traitées à la manière expressionniste. Les traits caractéristiques sont exagérés et intégrés à un système de volumes délimités par les courbes et contrecourbes habituelles, suivant un rythme et un module qui confèrent aux plus petits motifs un caractère monumental. Un travail d’Olé Klindt Jensen a mis particulièrement en valeur l’une des œuvres d’orfèvrerie les plus marquantes de ce style et de cette époque: le décor fondu du chaudron en bronze gaulois découvert à Brå, au Danemark. Orné de têtes de taureau et d’anses en forme de chouettes stylisées, associés à un décor serpentiforme, il manifeste avec éclat la vigueur de cet art expressionniste.

Dans le domaine de la sculpture, il faut citer le buste de guerrier trouvé à Sainte-Anastasie (musée de Nîmes). La parenté de cette œuvre avec celles du style plastique du début du IIIe siècle est rendue sensible par la forte opposition des ombres et des lumières, par l’exagération voulue des traits du visage et par le parti tiré du jeu des cercles et des volumes. Une gravure discrète, à la pointe, permet de corriger l’uniformité de la surface plane du socle, à la forme géométrique très simple.

À la fin de cette période appartient l’ensemble monumental découvert à Roquepertuse, non loin d’Aix-en-Provence, par G. de Guérin Ricard, et déposé au musée de Marseille. Cet ensemble formait une sorte de portique, dont les piédroits étaient creusés d’alvéoles destinés à recevoir des crânes humains; le linteau est décoré de têtes de chevaux gravées. Étaient associés à ces fragments architecturaux plusieurs statues accroupies, un oiseau stylisé, ainsi qu’un « Janus » constitué de deux têtes accolées.

La technique de ce Janus permet de comprendre l’influence exercée sur la statuaire gauloise par l’art du bois. L’objet comporte d’ailleurs un tenon, rappelant un ajustage de charpente. On peut supposer que la plupart des œuvres d’art religieux gaulois étaient en bois, ce qui expliquerait que si peu d’objets aient subsisté.

Les deux têtes du Janus de Roquepertuse sont remarquables par leur expressionnisme intense qui exagère à dessein, mais avec plus d’habileté que le buste découvert à Sainte-Anastasie, les principaux traits du visage et les simplifie. La rigueur et la pureté des lignes, l’énergie du jeu des lumières et des ombres donnent à l’œuvre toute sa puissance.

Le motif de la statue accroupie, largement répandu dans l’art religieux gaulois, apparaît à Roquepertuse à la fin du IIIe siècle. Ce fait, joint à l’aspect réellement très orientalisant des figures accroupies de ce sanctuaire, permet de penser qu’à ce moment de leur histoire les Gaulois étaient entrés en relations plus étroites avec l’Orient, par suite de leurs migrations dans les Balkans et en Asie Mineure, et qu’ils ont été influencés par la Perse. De fait, un collier en argent d’origine iranienne et datant du IVe ou du IIIe siècle avant J.-C. a été trouvé dans une tombe gauloise du Wurtemberg (Trichtingen). Les deux extrémités en sont ornées de têtes de taureau. Alors qu’à l’époque gallo-romaine la pose accroupie sera réservée à Cernunnos-Esus, dieu de la richesse, des morts et des enfers, il ne s’agit probablement pas, à Roquepertuse, de divinités mais de morts héroïsés, prêtres ou guerriers, revêtus d’un costume liturgique.

Les statues accroupies de Roquepertuse ont des caractères très différents de ceux du janus. Leur technique n’évoque plus celle du bois mais celle du bronze et de la pierre dure. Le style est entièrement opposé à celui des sculptures grecques ou étrusques contemporaines. Leurs modelés ne comportent aucun effet de draperies et fort peu de rendus d’anatomie. Il y a une recherche de puissance et de sobriété, qui s’exprime par des contours simples, par des surfaces lisses ou presque – à peine sont-elles rompues dans leur uniformité par le quadrillage du «scapulaire» – et par des losanges gravés simulant probablement une broderie. Ce principe d’expression est typiquement oriental et rappelle bien plus les statues mésopotamiennes ou iraniennes que l’art gréco-étrusque de la même époque.

La Tène II

L’orfèvrerie celtique du IIe siècle avant J.-C. est surtout connue par le décor gravé des épées de La Tène II, dont le graphisme débordant enrichit encore une grammaire ornementale de plus en plus foisonnante et de plus en plus éloignée des modèles classiques.

Les sculptures découvertes sur l’oppidum d’Entremont sont assez difficiles à dater. Certaines d’entre elles seraient antérieures à la conquête romaine. Mais d’autres statues portent des échafaudages de tresses en diadème qui font penser à des coiffures à la mode à la fin de la République romaine. Il est donc probable que ces œuvres sont, en fait, à cheval sur le IIe et le Ier siècle avant J.-C. Un double mouvement se dessine alors: d’une part, un retour à la sobriété et à un certain classicisme; d’autre part, une atténuation de l’expressionnisme motivée par un certain goût pour le réalisme, sans doute sous l’influence de la sculpture étrusco-romaine. L’art gaulois franchit à ce moment une étape nouvelle mais ne perd rien de ses caractères et réagit à l’influence étrusco-romaine de façon tout à fait originale. Le souci de l’exactitude anatomique est, en effet, compensé par les recherches graphiques et ornementales et par la tradition expressionniste qui donne à ces visages de dieux ou de héros des expressions à la fois énigmatiques, puissantes et fascinantes. L’artiste gaulois s’y révèle toujours dominé par le sentiment pathétique de l’irrationnel religieux et par l’obsession des puissances surnaturelles, bien que le style et la technique évoluent déjà vers une observation plus stricte de la réalité.

Il est très instructif de comparer avec les œuvres élaborées en Provence et en Languedoc celles du reste de la Gaule, qui n’ont pas subi au même degré l’influence des techniques méditerranéennes. Ainsi on confrontera les sculptures d’Entremont et l’idole de Bouray (musée de Saint-Germain-en-Laye). Celle-ci est une statue en ronde bosse, réalisée par assemblage et soudure de plaques de bronze martelées, qui sont initialement soutenues à l’intérieur par une armature de bois. Le corps du dieu a été très hardiment stylisé, dans un mépris total des proportions d’ensemble et du détail des modelés anatomiques. Ce n’est pas autre chose qu’un support qui se substitue au tronc ou «xoanon» primitif. Mais la tête est admirablement traitée, à la fois juste d’allure et de proportions, belle dans son expression figée, grave, hautaine. Toutes les ressources de l’art du bronzier-orfèvre ont été utilisées pour rendre les cheveux, les sourcils et même les cils, qui sont évoqués par des striures parallèles sur le bord des paupières; et l’art de l’émailleur a été mis à contribution pour rendre vivant le regard.

La Tène III

Le groupe intitulé la «Bête de Noves» (musée d’Avignon) est probablement contemporain des dernières sculptures d’Entremont, s’il ne leur est pas légèrement postérieur. Il figure la mort sous la forme d’un carnassier androphage, tenant à la fois du lion, d’inspiration méditerranéenne, et du loup, d’origine gauloise. Il montre combien les Gaulois ont été obsédés par la mort et dominés par le sentiment de la puissance irrémédiable de l’au-delà. De ce sentiment, ils ont donné ici une expression tout ensemble fantastique et horrible: tête plate du monstre, avec la gueule largement ouverte et garnie de dents triangulaires; têtes de morts barbues aux yeux clos. La technique particulière de la crinière, dont les touffes de poils ont été séparées en masses délimitées par des courbes, les lignes profondément incisées qui sillonnent les flancs et les pattes de l’animal et qui évoquent les os et les tendons sont autant de traits de stylisation caractéristiques de l’art animalier.

Bien qu’il ait été trouvé dans une tourbière danoise, le célèbre chaudron de Gundestrup est d’origine gauloise. Il fait partie d’une série de grands récipients liturgiques dont la plupart ont été mis au jour en Scandinavie, tels le chaudron de Brå et celui de Rynkeby, dont quelques fragments épars ont aussi été découverts en Gaule. Ces vases étaient probablement destinés à des sacrifices et à des libations rituelles en l’honneur des dieux et des déesses gaulois; comme tels, ils intéressent et la religion et l’art. En effet, si le chaudron de Brå, que Klindt Jensen a daté de La Tène Ie, était orné de têtes de chouette et de protomés de taureau, celui de Rynkeby présentait, en plus des protomés de taureau, des têtes humaines stylisées, des sangliers et des rouelles du style de La Tène II. Ce sont là des symboles religieux gaulois qui rappellent, d’une part, le sacrifice des taureaux en l’honneur de la déesse-mère symbolisée ailleurs par une chouette, d’autre part, la triade des dieux gaulois: Taranis, évoqué par une rouelle, symbole de la foudre, Teutatès, par les sangliers, Esus, par la tête portant le torque.

Le chaudron de Gundestrup peut être daté avec exactitude grâce aux détails de l’armement: trompettes à embouchure en forme de gueule de dragon; grands boucliers oblongs portant au centre un umbo circulaire fixé sur le bois par une couronne de gros clous; casques du type de La Tène III. Il est probablement l’œuvre d’orfèvres gaulois du milieu du Ier siècle avant J.-C. C’est donc à la fois la plus tardive des œuvres importantes d’orfèvrerie gauloise antérieures à la conquête romaine, et le seul poème mythologique des Celtes continentaux qui nous soit parvenu.

Quelles qu’en soient la naïveté et la savoureuse gaucherie, l’ensemble témoigne de la capacité d’invention des artistes gaulois et du considérable effort qu’ils ont accompli, malheureusement à la veille de la conquête romaine, pour orienter leur art, resté longtemps purement décoratif, symbolique et non figuratif, vers une iconographie exprimant à l’échelle humaine leurs croyances, leurs mythes et leur rituel religieux. C’est là, d’ailleurs, l’aboutissement d’un besoin qui naquit chez eux du contact avec les images et les techniques méditerranéennes et qu’ils se sont efforcés d’abord de satisfaire par leurs propres moyens avant de recourir à des figurations empruntées à la mythologie gréco-romaine. Cette œuvre possède à peu près tous les caractères de l’art gaulois autonome. Elle révèle, en outre, la fantaisie et la sûreté de composition dans l’imaginaire, qui caractérise les premiers orfèvres celtiques, et certaines des qualités qui se dégageaient des recherches expressionnistes de l’époque précédente: dynamisme interne; énergie sobre et décisive dans les silhouettes humaines; justesse du contour; sens admirable de la vie et du mouvement dans les silhouettes, simplifiées mais si bien campées, des animaux. Elle témoigne enfin d’un esprit de création capable de concevoir des types individualisés de dieux et de héros, dont l’aspect physique soit en correspondance avec leur caractère et leur psychologie et avec leur rôle dans le mythe. C’est là une conquête importante, qui annonce les arts de l’avenir, notamment la sculpture romane.

Personnalité de l’art gaulois

Face à l’hellénisme – au rationalisme et à l’anthropomorphisme qu’il a su imposer à tous les arts de la Méditerranée –, l’art gaulois est la première expression du génie propre de l’Europe occidentale. Il a su créer, dès la fin du VIe siècle avant notre ère, une sculpture noble et monumentale, influencée par l’Italie du Nord et dégagée des servitudes de l’art schématique, qui dominait alors tout l’Occident. À vrai dire, l’apport des techniques et des modèles venus d’Étrurie et de Grèce a fortement contribué à le former, comme les relations commerciales entre les Celtes et la Méditerranée ont déterminé de façon décisive l’éveil de la civilisation et de la culture de l’Occident. À partir du Ve siècle avant J.-C., ses orfèvreries délicates, ses fantaisies ornementales associent à la virtuosité de l’artisan le bon goût, le sens inné de la mesure, du rythme et de l’harmonie. Dès le IVe siècle, l’art gaulois a su dégager de ses expériences dans les techniques du bois et du bronze repoussé une statuaire originale. Partant de l’abstrait, de l’ornemental, du symbolique, il tend vers l’expressionnisme, puis vers le réalisme, en un mouvement continu qui lui est propre. Sans doute a-t-il subi presque sans interruption l’ascendant des techniques et des modèles qui lui venaient soit du monde hellénique, soit d’Étrurie ou d’Orient. Mais il a su réagir à ces impulsions de manière personnelle et constituer une synthèse inédite. Les mêmes traits se retrouvent, d’ailleurs, et dans les œuvres du midi de la Gaule, et dans celles du reste du territoire gaulois et de l’Allemagne du Sud.

En réalité, l’art gaulois se distingue de tous les arts périphériques de la Méditerranée, pourtant inspirés des mêmes modèles, par une personnalité plus forte, une capacité d’invention plus riche, une aptitude étrange à concilier les contraires et à se porter simultanément vers des extrêmes apparemment inconciliables. Son habileté à rendre le fantastique et l’horrible est, dans une large mesure, tempérée par son goût de l’harmonie et par son souci du décor linéaire symétrique et bien rythmé. Ses inventions naïves et spontanées dans le domaine de la mythologie et de l’iconographie religieuse attestent qu’il a conservé une conception du sacré et du divin diamétralement opposée à celles des Grecs et des Romains. C’est un art encore chargé d’intuitions obscures, dominé par le sentiment des mystères irrationnels de la vie, de la mort et du cosmos.

Après la conquête romaine, en dépit des assauts d’une civilisation et d’une culture qui agissent sur elle autant par les images et les formules artistiques que par la force militaire et administrative, la Gaule n’abandonnera, malgré les apparences, ni ses idées religieuses ni ses traditions artistiques. Sans doute sera-t-elle obligée de céder et de transiger, notamment en abandonnant progressivement une imagerie autonome qui n’était pas encore fixée et qui ne connut jamais son plein épanouissement. Mais l’art gaulois conservera ses habitudes de style et ses formes de pensée religieuse. Quand l’artiste représente les dieux et les héros de la Grèce et de Rome, il demeure très imprégné de mentalité gauloise. Même quand il se réfère en apparence à des mythes gréco-romains, il leur fait exprimer des idées et des croyances conformes à ses propres légendes, à ses cérémonies, à ses rites.

L’art gallo-romain

Apparition de la sculpture

Entre la fin de la République romaine et le début du règne de Claude (30-25 av. J.-C.), l’évolution de la sculpture provinciale est particulièrement instructive, tant en Provence et en Germanie que dans le reste de la Gaule. En effet, au début de cette période, des œuvres très disparates apparaissent, les unes prolongeant les traditions indigènes, les autres fortement imprégnées d’influences étrusques, grecques ou romaines; plus tard, en Provence, dès le règne de Tibère, en Gaule proprement dite, à partir de Claude, la fusion entre ces divers éléments produit des sculptures d’un style complexe et composite, qui manifestent l’apparition d’une personnalité régionale.

En Provence, des sculptures aussi différentes que les bas-reliefs du mausolée de Saint-Rémy-de-Provence, les haleurs de Cabrières-d’Aigues, les statues en pied de Vachères et de Mondragon, les chapiteaux à quatre têtes et les fragments de trophées (mis au jour à Saint-Rémy-de-Provence) appartiennent à la même période, qui s’étend d’environ 80 à 25 avant J.-C. Quatre tendances sont alors représentées: le début du réalisme, associé à des traditions de graphisme décoratif dans la ligne des techniques indigènes (Vachères, Mondragon, Cabrières-d’Aigues); la vigueur expressionniste chère à l’art étrusque tardif (trophées de Saint-Rémy-de-Provence); l’idéalisation et la stylisation propres aux arts hellénisés (peinture, mosaïque, murs peints) d’Italie méridionale (chapiteaux à quatre têtes de Saint-Rémy-de-Provence); enfin le romantisme et le pittoresque hellénistiques, inspirés, directement ou non, des grandes fresques de l’époque d’Alexandre (mausolée de Saint-Rémy-de-Provence).

Plus tard, l’art de la cour du temps d’Auguste, illustré par les magnifiques statues en ronde bosse, de style néo-attique, de Saint-Bertrand-de-Comminges (25 av. J.-C.), et les beaux bas-reliefs en marbre de l’autel d’Apollon à Arles, dans le style de l’Ara pacis augustae (13-9 av. J.-C.), ne représentent qu’un épisode brillant et sans lendemain qui ne semble avoir eu aucune influence sur l’art régional.

En revanche, entre les œuvres fidèles à la tradition indigène et la grande sculpture hellénisée, une synthèse se prépare dans les ateliers de Nîmes, d’Arles et d’Avignon, au début de l’ère chrétienne; elle aboutit au décor sculpté en bas-relief de l’arc d’Orange, qui date de 25 après J.-C. environ. Des études ont mis en lumière le caractère romantique, pathétique et naturaliste de ces œuvres. L’originalité régionale de ces bas-reliefs ne peut être mise en doute, car ils paraissent bien se rattacher, à la fois par leur composition savante et par leur technique évoluée, d’une part, à la tradition hellénistique et pergaménienne qui est à l’origine de la sculpture historique romaine, et, d’autre part, à la tradition indigène gauloise, par l’individualité spécifique du style et de l’expression.

La Germanie et le reste de la Gaule connaîtront la même évolution, avec un quart de siècle au moins de retard. Les œuvres d’art importantes et bien datées y apparaissent seulement sous le règne de Tibère, quand se développent l’art funéraire en Rhénanie et la sculpture votive monumentale dans le Bassin parisien. Encore faut-il admettre que nombre d’œuvres, d’esprit et de technique entièrement indigènes, comme les idoles de Bouray et d’Euffigneix, peuvent fort bien être contemporaines du règne d’Auguste, voire de celui de Tibère, à une époque où les traditions de La Tène sont encore vivaces.

Dans les vallées du Rhin et de la Moselle, art indigène et art romanisé voisinent encore, les œuvres les plus imprégnées d’influences romaines se trouvant principalement groupées en Germanie inférieure (Bonn, Cologne).

Édifié et sculpté sous Tibère, peut-être en 17 avant J.-C., l’année du triomphe de Germanicus, le pilier des Nautes de Paris associe, en une juxtaposition étrange, des éléments religieux et des caractères stylistiques disparates. Il semble que les bas-reliefs qui le décorent aient été élaborés par deux maîtres: l’un fortement imprégné d’influences romaines et assez maladroit; l’autre plus libre et plus spontané – on doit à ce dernier l’admirable dieu Esus, le taureau aux trois grues, qui sont à la fois les figures les plus remarquables de l’art gaulois et les plus fidèles à ses traditions.

Développement du style provincial

C’est sous le règne de Claude (de 25 à 50 apr. J.-C.) que s’accomplit, en Gaule proprement dite, la synthèse de l’art provincial qui est dominé par un triple courant: néo-classique, hiératique et décoratif, réaliste. La tendance néo-classique est surtout représentée dans le centre de la Gaule et le Bassin parisien; elle ne paraît avoir touché que tardivement l’art militaire de Rhénanie. On peut en citer trois œuvres significatives: couple Vénus-Esus de Néris; pilier aux quatre dieux de Paris (port aux Changes); stèle de Flavoleius de Mayence. Cette dernière marque l’extrême avancée vers le nord, sous le règne de Claude, de cette tendance surtout répandue dans le reste de la Gaule. Elle indique le passage de l’archaïsme au classicisme avec l’apparition d’un canon nouveau, plus élancé, et révèle une maîtrise beaucoup plus affirmée dans la façon de traiter le corps humain. Le pilier de Paris (port aux Changes) constitue un réel progrès par rapport au pilier des Nautes. Le canon est presque classique, les conventions de l’archaïsme – frontalité, symétrie – sont abandonnées et les parties nues du corps humain rendues avec liberté et assurance. Dans le groupe de Néris, un peu plus archaïsant que les deux autres, on décèle un effort adroit et habile dans l’expression des visages, dans les modelés des membres et le groupement harmonieux des drapés, ainsi qu’une science plus exacte des attitudes et des mouvements.

La tendance hiératique et décorative dérive directement du graphisme celtique. Elle réside dans des effets à la fois ornementaux et quasi architecturaux obtenus par la technique, originaire de Gaule cisalpine, des plis de draperies parallèles et serrés qui animent les groupes de figures en bas-relief et leur donnent une sorte de cadre décoratif mettant en valeur les personnages. Elle est très largement répandue sur tout le territoire gaulois et on la retrouve aussi bien à Bordeaux (figures en toge) que dans la vallée du Rhin et de la Moselle, dans le nord-est de la Gaule et en Bourgogne. Trois œuvres majeures illustrent ce courant: pilier de Mavilly (parc du château de Savigny-lès-Beaune, Côte-d’Or); déesse-mère de Naix (musée de Bar-le-Duc); bas-reliefs funéraires de Nickenich (vallée de la Moselle, au nord de Trèves).

Le courant réaliste s’est surtout épanoui en Germanie supérieure et dans le nord-est de la Gaule: portrait des époux rhénans de Mayence-Weisenau; stèle funéraire de Blussus, de sa femme et de son fils, à Mayence. Il se caractérise par une recherche d’exactitude et de pittoresque dans les détails du costume et un souci de vérité expressive dans les visages, dont les traits individuels et raciaux sont dégagés avec adresse.

Le développement de la sculpture de la Gaule romaine sous l’empereur Claude démontre quelles sont les tendances fondamentales de l’art régional, une fois qu’il a façonné sa personnalité, faite d’éléments gréco-romains assimilés et de traditions indigènes infléchies dans le sens d’une synthèse nouvelle. Équilibre, harmonie d’un nouveau classicisme, variation ornementale sur les vieux schémas celtiques qui s’intègre aux techniques et au style italiens, observation attentive des réalités humaines, notations pittoresques, psychologiques, voire humoristiques de la vie journalière, telles sont les principales lignes de recherche et d’expression qui dominent les arts plastiques de la Gaule pendant les siècles romains et qui en sont les constantes les plus caractéristiques.

Un style baroque et fleuri sous Néron

En Narbonnaise se développe, au temps de Néron, sous l’influence hellénistique, un style baroque et fleuri, passablement chargé (enclos aux Amours de Narbonne). Ce style, transplanté en Rhénanie, y prend un aspect spécifiquement régional. Élevée en 66 après J.-C. par les habitants des faubourgs de cette ville, la colonne de Mayence révèle l’assimilation par les sculpteurs gaulois de l’hellénisme néronien mais se distingue aussi par ses tendances réalistes et pittoresques. C’est à cette époque, en effet, que le sculpteur grec Zénodore élabora, d’après Pline, une statue monumentale de Mercure, destinée au grand temple des Arvernes. Cette œuvre colossale, coulée en bronze, coûta quarante millions de sesterces. Zénodore sculpta aussi, pour le compte de riches particuliers, de prestigieuses pièces d’orfèvrerie. Sous les Flaviens, le courant réaliste l’emporta en Narbonnaise, dans les monuments funéraires de Narbonne et de Nîmes, notamment dans celui qui a été retrouvé rue de Beaucaire à Nîmes. La progression des influences méridionales vers le nord-est de la Gaule s’accentue et se précise, par exemple à Trèves, où des observations ont révélé l’activité d’une officine de sculpteurs venus de Narbonnaise dans la vallée de la Moselle. Cette école, transplantée chez les Trévires, a élevé deux monuments funéraires et un arc de triomphe célébrant les victoires des troupes de Vespasien lors du soulèvement gallo-germanique des Civilis, Tutor et Classicus, en 70.

Hellénisation du style provincial, influences orientales

À partir du début du IIe siècle, les influences de Rome et de l’Italie sur l’art provincial des Gaules vont cesser. Elles sont remplacées par les influences hellénistiques directes, c’est-à-dire par l’enseignement, l’exemple et le rayonnement de certains artistes étrangers, grecs ou orientaux hellénisés, sculpteurs et orfèvres, attirés en Gaule par les travaux d’urbanisme, qui se développent particulièrement à partir de Trajan. Ces sculpteurs semblent avoir formé des élèves et leurs œuvres eurent une influence considérable pendant la période de Trajan, d’Antonin et d’Hadrien. Cette intense hellénisation de l’art gaulois se produit à la fois dans les villes importantes, comme Trèves et Sens, et dans des sanctuaires campagnards, comme ceux de Bourgogne et d’Alsace. Il s’agit d’un fait spontané, complexe, et qui a des ramifications profondes. Il n’a rien de commun avec la simple imitation servile des modèles et des poncifs. Il aboutit à la constitution d’une sculpture provinciale, profondément hellénisée dans ses techniques, dans son style et dans son esprit même.

Pendant la seconde moitié du IIe siècle, de nouvelles influences, venues cette fois de Grèce et d’Orient par la voie du Danube, avec la vague qui apporta en Gaule les cultes à mystères de Cybèle et de Mithra, infléchirent la sculpture provinciale vers des tendances romantiques et pathétiques (bas-reliefs des sanctuaires de Mithra, de Strasbourg-Kœnigshoffen et de Mackwiller, pilier de Saint-Landry à Paris). À la même époque, en Germanie inférieure, un curieux hiératisme qui renouvelle celui de l’époque claudienne apparaît dans la sculpture; il est probablement inspiré par le style des statues de culte en bronze (autels des matrones de Bonn). Cependant, au cours de la même période, un courant réaliste, favorisé par le développement de la prospérité économique, s’affirme dans l’art funéraire et produit d’indéniables chefs-d’œuvre.

Dans l’ensemble, la sculpture provinciale de la Gaule au IIe siècle est d’une incroyable diversité et d’une valeur artistique incomparable. De nombreuses trouvailles et des recherches ont mieux mis en valeur ce patrimoine.

Les styles rustiques

Au début du IIIe siècle, sous les Sévères, la sculpture provinciale est partagée entre deux tendances: un courant grandiloquent et pathétique issu de l’art romain et africain; une tendance néo-classique, apparue par réaction dans le nord-est de la Gaule. La première tendance s’observe dans les bas-reliefs en marbre illustrant les travaux d’Hercule qui proviennent de la villa-palais de Martres-Tolosane. Quant à la seconde, c’est un sculpteur de génie, en relation avec l’entourage gallo-romain de Septime Sévère, qui en fut l’initiateur; il sculpta la tête de Geta enfant, découverte à Grand (Vosges), la Junon et le Caracalla de Strasbourg.

Parallèlement, la sculpture populaire indigène, qui a subi l’ascendant et retenu les leçons de la sculpture savante, affirme son autonomie dans des œuvres d’une exceptionnelle vigueur. Elle sera favorisée par les malheurs d’un siècle d’anarchie militaire, alors que l’autorité de Rome s’éclipse et que les Gaulois reviennent à leurs traditions religieuses et artistiques. C’est à cette époque que se multiplient les groupes de Jupiters cavaliers foulant aux pieds de leurs chevaux des géants bizarres et contournés, dont les jambes se terminent en queues de serpent. C’est alors aussi qu’apparaissent, dans les nécropoles pyrénéennes, des auges funéraires et des stèles barbares décorées de motifs géométriques et de portraits schématiques. L’art populaire du nord-est de la Gaule, et en particulier celui du Rhin supérieur et de la Moselle, multiplie les effigies de paysans et de paysannes en costume local. On croirait que cet art indigène va prendre le relais de la sculpture officielle et savante, qui est en pleine dégénérescence.

Renaissances

Il y eut cependant, au IVe siècle, deux périodes de restauration et de renaissance artistique, séparées par une phase de troubles et d’invasions (de 352 à 355). La première restauration, qui va de Dioclétien à Constantin, est marquée par un renouvellement profond des tendances esthétiques au contact des idées philosophiques et spiritualistes de la religion païenne. L’art vise alors à exprimer la majesté impériale et les conceptions des philosophes sur l’esprit et le cosmos; il devient hiératique et annonce déjà la sculpture byzantine. C’est principalement autour de Trèves et de la vallée de la Moselle, ainsi que dans la vallée du Rhône, que se développe cette sculpture officielle et savante. Elle comporte, par exemple, une sculpture de Trèves (statue en marbre de la Victoire, Poelich), reflétant le décor du palais constantinien, et deux sarcophages d’Arles, celui des Dioscures et celui qui représente les amours d’Éros et de Psyché.

Après l’invasion des Alamans et des Francs, au milieu du siècle, l’énergique redressement militaire opéré par Julien, puis la restauration de la Gaule par ses successeurs et continuateurs, Valentinien et Gratien, eurent pour corollaire une seconde renaissance artistique; elle se caractérisa par un retour au classicisme éclectique et au réalisme traditionnel des régions du Nord-Est. Le transfert des services d’administration et d’intendance militaire vers Reims, puis celui de la haute administration civile et de la cour vers Arles font de ces deux cités les principaux centres du renouveau artistique. À Reims, le sarcophage de Jovin est une œuvre néo-classique, voire académique, où les traits d’un réalisme vivant et pittoresque abondent. À Arles, un très beau sarcophage en marbre de Proconnèse paraît inspiré des mêmes recherches en vue d’exprimer les caractères individuels des visages. Quant aux Hermès de Welschbillig, qui décoraient un grand domaine de l’empereur Gratien près de Trèves, ce sont des œuvres composites, reflétant le dilettantisme et l’éclectisme de la haute société de l’époque. Si, en littérature, le quatrième siècle a été pour la Gaule un véritable âge d’or, il n’en est pas de même pour l’art. Quelle que fût l’ampleur des efforts artistiques déployés à Trèves et dans le milieu impérial, leurs répercussions à l’intérieur du pays ont été très limitées. Il manque à la sculpture gallo-romaine de cette époque ce qui a été son principal moteur au cours des siècles précédents: la prospérité économique et la ferveur païenne. Le fossé se creuse, à partir du Bas-Empire, entre le milieu de l’aristocratie, cultivée et progressivement christianisée, et le peuple paysan. L’évangélisation entreprise par saint Martin et ses disciples tend à réduire au silence l’une des sources essentielles de l’art gaulois: le vieux paganisme celtique.

Pourtant, jusqu’en plein Moyen Âge, les résurgences des traditions gauloises en matière d’art et de religion ne sont pas rares. Certains grands ensembles romans, comme les chapiteaux de la cathédrale du Mans, ou les miniatures du manuscrit d’Herrade de Landsberg, l’Hortus deliciarum , portent encore la trace du schématisme décoratif des Celtes et évoquent certains dieux ou mythes religieux des Gaulois continentaux: Esus tenant le serpent à tête de bélier; déesse-mère; mythe des grues et du tricéphale. Si la part des traditions et des légendes gauloises dans le folklore français est parfois difficile à démêler, la continuité du sens esthétique et de l’esprit décoratif propres à l’art gaulois est absolument certaine dans les arts roman et gothique.

gaule [ gol ] n. f.
• 1278; frq. °walu
1Longue perche. Il « piquait le flanc des bœufs avec une gaule longue et légère » (Sand). Spécialt Canne à pêche.
2Vx Bâton ou baguette (dont on se sert pour frapper).
⊗ HOM. Goal.

gaule nom féminin (francique walu) Grande perche qui sert, en particulier, à faire tomber les fruits. Synonyme de canne à pêche. ● gaule (homonymes) nom féminin (francique walu) gaulent forme conjuguée du verbe gauler goal nom masculingaule (synonymes) nom féminin (francique walu)
Synonymes :
- canne à pêche

Gaule
nom que les Romains donnèrent au territoire limité par la Méditerranée et les Pyrénées au S., les Alpes et le cours du Rhin jusqu'à son embouchure à l'E. et au N., l'océan Atlantique à l'O. (Gaule transalpine).
Gaule cisalpine (en deçà des Alpes, par rapport à Rome): nom donné à la partie de l'Italie septent. (plaine du Pô) occupée par les Celtes (v. 400 av. J.-C.) et soumise par Rome au IIIe s. av. J.-C. Hist. - à l'aube des temps historiques s'installèrent successivement en Gaule les Ibères et les Ligures. Les Celtes, qui s'infiltrèrent dans le N. du pays au Ier millénaire av. J.-C., se répandent dans le centre à l'époque de La Tène (VIe-Ve s. av. J.-C.), puis, v. la fin du IIIe s. av. J.-C., imposent leur domination aux autochtones. Tous ces peuples, essentiellement agriculteurs, furent englobés par les Romains sous l'appellation de Gaulois. Le commerce, déjà ancien, se développe, notam. sur l'axe Rhône-Saône. à partir du IIe s. av. J.-C., la Gaule est menacée par les peuples germaniques au N., par les Romains au S. Vers 150 av. J.-C., les Arvernes imposent leur hégémonie aux peuples gaulois voisins, mais Rome intervient fréquemment en Provence et finalement conquiert la région méditerranéenne (121 av. J.-C.). Entre 58 et 51 av. J.-C., César vient à bout de toute résistance, bien que Vercingétorix ait soulevé le pays contre lui (52 av. J.-C.). Il pratique une politique d'assimilation, poursuivie par Auguste (division du territ. en quatre prov.: la Narbonnaise, c.-à-d. la Provence, l'Aquitaine, la Lyonnaise ou Celtique, la Gaule Belgique) et au Ier s. (V. gallo-romain.)
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Gaule
n. f.
d1./d Grande perche.
d2./d Canne à pêche.

⇒GAULE, subst. fém.
A. — Longue perche utilisée pour faire tomber les fruits hors de portée de la main. Les châtaignes tombées sous la gaule ou sous le vent (LAMART., Tailleur pierre, 1851, p. 460). Elle alla chercher les pommes et, pour ne point blesser l'arbre avec la gaule, elle grimpa dedans au moyen d'un escabeau (MAUPASS., Contes et nouv., t. 1, Vieux, 1884, p. 134). On abattait les noix avec des gaules (GIDE, Journal, 1894, p. 51).
En partic. Canne à pêche rudimentaire (en noisetier ou en bambou). Une silhouette de pêcheur toute droite, la gaule en main (A. DAUDET, Évangéliste, 1883, p. 194). Couper (...) une pousse de noisetier pour une gaule, l'ouverture de la pêche approchant (MOSELLY, Terres lorr., 1907, p. 107).
B. — Bâton ou baguette servant à donner des coups. Dissiper le rassemblement à coups de gaules (GOBINEAU, Nouv. asiat., 1876, p. 160).
En partic. Long bâton dont on se sert pour diriger les animaux. Des oies qu'une petite fille, vêtue d'une peau de mouton, suivait avec sa gaule (A. FRANCE, Balth., Ab., 1889, p. 186). Des paysans à cheval poussaient, à coups de gaule, à travers le désert, des troupeaux de grands bœufs gris perle à longues cornes (ROLLAND, J.-Chr., Nouv. journée, 1912, p. 1450).
REM. Gaulette, subst. fém. Petite gaule. Des bouchons de paille fixés à des gaulettes (GREEN, Journal, 1935, p. 10).
Prononc. et Orth. : [go:l]. Ds Ac. dep. 1694. Homon. goal. Étymol. et Hist. 1. a) 1278 waulle « longue perche » (doc. Tournai ds GDF. Compl.); 1306 gaule « id. » (G. GUIART, Royaux Lignages, éd. Wailly-Delisle, 13545); b) 1534 « grande perche qui sert à abattre certains fruits » (RABELAIS, Gargantua, éd. R. Calder-M. A. Screech, chap. 23, 63); 2. 1530 gaulle « petite baguette flexible pour manier un cheval, etc. ou pour frapper une personne » (PALSGR., p. 276); 3. 1554 « canne à pêche » (RONSARD, Le Bocage ds Œuvres, éd. P. Laumonier, t. 6, p. 17). De l'a. b. frq. walu « bâton » que l'on peut restituer d'apr. l'a. nord. « id. », le got. walus « id. », l'a. angl. walu « marque laissée par un coup de fouet » (cf. DE VRIES Anord.). Fréq. abs. littér. : 116.

gaule [gol] n. f.
ÉTYM. Déb. XIVe; waulle, 1278; francique walu (auquel P. Guiraud préfère le lat. vallus « pieu », → Intervalle).
1 Longue perche. || Abattre des noix avec une gaule. Gauler; gaulage. || Diriger des bœufs avec une gaule. || Gaule servant de canne à pêche.
1 Si de ma tremblante gaule
Je puis lever hors de l'eau
Pris à l'haim (hameçon) le gros barbeau (…)
Ronsard, Gayetez, « Vœu d'un pescheur aux naïades », Pl., t. I, p. 344.
2 Un enfant de six à sept ans, beau comme un ange (…) marchait dans le sillon parallèle à la charrue et piquait le flanc des bœufs avec une gaule longue et légère, armée d'un aiguillon peu acéré.
G. Sand, la Mare au diable, II.
Spécialt. Canne à pêche. || Acheter une gaule en fibre de verre.
2 Vx. Bâton ou baguette (dont on se sert pour frapper). || Appliquer (cit. 32) des coups de gaule sur le dos de qqn. Gauler (3., a).Vx. Houssine dont se sert le cavalier pour diriger son cheval. Cravache.
3 (…) après m'avoir eu quatre ans pour serviteur,
Il ne me fallait pas payer en coups de gaules (…)
Molière, l'Étourdi, II, 7.
4 — Dites-moi, don Garcia, traitez-vous vos maîtresses comme vos chevaux ? Employez-vous souvent la gaule pour leur faire passer leurs caprices ?
Mérimée, les Âmes du purgatoire.
DÉR. Gauler, gaulette, gaulis.
HOM. Gaulle; formes du v. gauler; goal.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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